Bienvenue dans le Nogo

J’adore prendre le NoGo. Nouveau concept d’évasion intérieure, le Nogo est un train comme les autres, à la différence près qu’il ne part pas. En général, le non départ des trains agace. Mais le Nogo c’est différent : il reste à quai, ne bouge pas, et c’est là tout son intérêt. Concrètement ? Tous les quarts d’heure, entre 9h00 et 19h00, il simule un arrêt en gare et on peut en descendre ou y monter. A l’accès au wagon, le contrôleur vérifie votre billet, valable pour la journée.

Je prends le Nogo tous les mercredis après midi. C’est une sorte de rituel, une parenthèse à moi d’une demi journée par semaine, loin du quotidien où tout va trop vite. J’y vois parfois des enfants, ainsi que des vieux qui viennent parce qu’on y voit des enfants. Tout cela fait un beau mélange et j’aime observer les visages, les sourires, les regards perdus, j’essaie de deviner les pensées des uns et des autres. Chacun a ses raisons pour venir se couper du monde dans l’environnement clos d’un wagon à l’arrêt. Certains achètent à bas prix la sensation du voyage, d’autres, comme moi, s’isolent, injoignables.

Ce mercredi, un crachin saisissant pénètre le moindre espace de peau laissé au vent. La chaleur du wagon me fera le plus grand bien. Je prends mon billet pour l’après midi au guichet et attends la fin du quart d’heure en cours. C’est l’arrêt, ou plutôt l’ouverture, de 14h00, Elle dure dix minutes. La voix magique des hauts parleurs annonce : « Le Nogo, en provenance de nulle-part et sans destination va rester en gare voie 2 ». J’empoigne ma valise et, la tête enfoncée dans les épaules, me précipite dans la porte à peine ouverte du wagon. Une fois à l’intérieur, je tends mon ticket au contrôleur qui, malgré nos rencontres hebdomadaires, tient à maintenir une distance professionnelle et tout à fait polie. Bonjour, au revoir, bon non voyage, merci. Puis je trouve ma place alors que lui rejoint l’avant de la locomotive.

Dans le wagon, quelques personnes vaquent à leurs occupations. Je sors un livre et, comme d’habitude, feignant de plonger dans ma lecture, je regarde, j’écoute, j’observe. Le plus discrètement possible. Étonnamment, aucun des non voyageurs du jour ne m’est familier. Certains dorment, deux couples de vieux jouent au cartes en se racontant leurs voyages de jeunesse. Une maman, manifestement épuisée, à en croire d’impressionnantes cernes, est assise en position du lotus. Elle respire lentement et profondément, sans répondre au questionnement en boucle de son enfant : « on va où maman on va où maman on va où hein dis ? ».

Assise en face de moi, une jeune femme élégante semble attendre. Quelqu’un, ou quelque chose. Elle attend. Elle ne bouge pas, sourit poliment. Ne vaque à aucune occupation. Ne rêve ni ne dort. J’en conclus donc qu’elle attend. Je souris poliment et laisse transparaître un regard interrogatif, mais n’obtiens aucune réaction. Bref.

La voix du contrôleur annonce de faire attention au non départ imminent du train.

Le petit garçon, peut-être pour s’extirper d’une situation sans fin, hurle : « Tchou Tchou ». Tout le monde sursaute, beaucoup lancent de noirs regards en sa direction. Puis, doucement, le train se met à bouger ! En quelques secondes à peine, il atteint même une vitesse suffisamment élevée pour susciter la peur en plus de la surprise.

Alors qu’un brouhaha, recouvert ça et là de cris, s’installe dans l’espace clos du wagon, le contrôleur surgit. « Mesdames messieurs… ».

Il n’a pas le temps de continuer qu’une vieille dame crie « Laissez-moi descendre !! Laissez-moi descendre !!  » Son mari la calme et lui dit d’écouter le monsieur qui va tout nous expliquer, n’est ce pas Monsieur le contrôleur ? La vieille dame se rassoit tremblotante.

  • Euh… a vrai dire je ne comprends pas ce qu’il se passe… le train n’est pas sensé avancer et….

TCHOU TCHOU hurle à nouveau le petit garçon.

Sa mère, jusque là stoïque, pousse alors un cri à faire exploser les vitres. J’ai cru déceler une sorte d’injonction formelle à se taire une bonne fois pour toute. Le garçon est figé, contrairement au train qui, lui, accélère de plus belle. La jeune femme en face de moi sourit. Son remarquable flegme contraste avec la nervosité généralisée du wagon.

Je suggère au contrôleur : « S’il vous plait ? On peut déjà tirer sur le signal d’alarme, non ?

Le contrôleur dit que c’est inutile : le signal d’alarme est sensé contrarier le fonctionnement normal du train. Celui-ci consistant à ne pas bouger, tirer la poignée aurait pour effet de le faire avancer.

– Certes, mais vu qu’il avance, dis-je, tirer sur l’alarme le fera peut-être stopper ? On n’est plus à une anomalie près… Ca se tente non ?

– C’est inutile, le système est de toute façon en panne depuis fort longtemps. Et, faute de crédit, il est resté à labandon. Et, à vrai dire, personne n’a trouvé les arguments convaincants pour débloquer les fonds nécessaires à sa réparation.

Un vieux monsieur croit utile d’expliquer: « ben oui, s’il y a un souci, il faut sortir au plus vite, et pour sortir, il faut que le train soit à l’arrêt ! Hé. »

– Mais faites arrêter ce train ! Reprend la vieille dame.

Le contrôleur s’adresse à nouveau à l’ensemble des passagers. « Mesdames messieurs, pas de panique, tout va bien se passer ».

  • Comment ça TOUT va bien se passer ? Rétorque illico une autre dame visiblement paniquée. Tout quoi ? Ce train n’est pas sensé bouger ! Regarder mon ticket c’est écrit dessus ! C’est le NOGO oui ou non ?

  • C’est un scandale de plus pour votre compagnie ! Renchérit un homme d’une cinquantaine d’année que je n’avais pas remarqué, tant il est insipide.

  • S’il vous plaît s’il vous plaît, calmons-nous et reprenons.

Alors que le train continue sa route vers on ne sait où, le contrôleur ajoute : « Bon. La situation est simple : la locomotive est vide, j’en viens. Et on n’a aucun moyen de l’arrêter. Alors…

  • Alors, on va tous mourir Monsieur ? Demande le petit garçon, récoltant de sa mère un regard féroce.

Le contrôleur plonge sa tête dans ses mains, inspire un grand coup et répond calmement au petit :

  • Non mon garçon ne t’inquiète pas, on ne va pas mourir.

Une vieille dame intervient, quelque peu hautaine.

  • Ce petit a tout à fait raison de poser la question. Ce petit se sent-il peut-être un peu coupable ? Mmmh ?

  • Quoi ? Hurle sa mère.

  • Parfaitement madame. Votre petit, quoi que mal élevé, à l’air bien sympathique, mais…

  • Hé ho ça va bien oui ? Elle va se calmer la vioque ?

  • OH ! S’offusque la vielle dame. Je vous signale que c’est quand même quand il a crié tchou tchou que le train a démarré ! Ha ! Il a des remords le garçon ? Hein petit ?

La maman s’offusque. « non mais comme si mon bébé pouvait faire démarrer un train rien qu’en parlant. N’écoute pas ces bêtises mon chéri, cette dame n’a visiblement plus toute sa tête. »

  • SILEEENCE ! Hurle le contrôleur, évitant ainsi la reprise d’une nouvelle esclandre.

Un silence s’abat effectivement sur le wagon tout entier.

Alors que la demoiselle reste fidèle à son calme, je commence à ronger mes ongles et tente de trouver une solution.

  • Oui bon pardon, mais nous devons réfléchir posément, reprend le contrôleur.

    A ce moment, les deux protagonistes belliqueuses se regardent, têtes basses, honteuses et désolées.

  • Nous devons rester calme, c’est très important. Même si je conçois que c’est difficile pour tout le monde. Et devons trouver une solution à notre problème.

  • VOTRE problème, reprend le quinquagénaire. C’est à vous de nous sortir de là. Au prix où on paye…

La vieille dame réitère. « je voulais juste faire remarquer que si ce jeune homme a fait démarrer le train en criant, peut-être pourrait-il le faire arrêter d’une manière ou d’une autre. Moi je dis ça, c’est pour aider… »

Tous les regards se tournent spontanément vers le petit. Assis tout sagement sur son siège, il lève doucement la tête et murmure : «  ma maman m’a dit de plus rien dire pour toujours…. »

Et moi, là, je me dis, mais en silence, qu’on n’est pas dans la mouise…

Après quelques seconde d’une réflexion heureuse, j’ose : « mon petit bonhomme, peux-tu juste répéter tout doucement les deux mots Tchou Tchou ?

Le petit regarde sa maman, celle-ci l’autorise d’un hochement de tête.

Alors qu’il s’exécute avec timidité, le train prend une vive accélération.

  • il est possédé ! Il est possédé ! Hurle la vieille dame éprises de gesticulations désordonnées Je le savais ! Vite y a-t-il un exorciste dans ce wagon  ??

Le petit hurle et pleure. Sa mère se lève et lance une gifle monumentale à la vieille qui retrouve alors tout son calme.

STOP ! Me surprends-je à hurler à mon tour. Tout le monde se tait. Avant que quiconque ne puisse vociférer, je propose : il m’avait bien semblé que le train avait accéléré au deuxième tchou tchou. Il y a donc, sans parler de possession démoniaque, un lien entre les paroles du petit et la vitesse du train. Reste à trouver le contraire de l’accélération.

– C’est le freinage, ne me remerciez pas. Ironise le quinquagénaire impatient.

Personne ne relève le pathétique trait d’humour. Chacun regarde son voisin. Un silence de plomb envahit l’espace, laissant le train installer son bruit de voyage : les rails, les soubresauts, tout ce qu’on n’est justement pas sensé vivre dans ce wagon. Le petit pleure dans les bras de sa mère dont on devine la détresse et l’impuissance. La situation semble inextricable.

J’improvise un conciliabule avec le contrôleur et une dame excité par le défi. Nous tentons de résoudre l’énigme. Comment faire arrêter ce train par ce petit bonhomme ? Avec quels mots ?

Alors, sans qu’on s’y attende, la jeune demoiselle se lève doucement. S’appuyant sur les dossiers pour ne pas trébucher alors que le train file à vive allure, elle s’approche du petit. Arrivée à sa hauteur, elle s’accroupit. La mère ne dit rien. Le petit, appuyé sur la poitrine rassurante de sa maman, se retourne vers cette inconnue au visage doux. Il lui sourit.

La demoiselle lui répond par un regard profond et lumineux. Nous sommes tous interdits devant la scène d’une grâce et d’une douceur indescriptibles. Elle pose alors ses pouces sur les joues roses du petit pour essuyer des larmes chaudes. Elle approche les lèvres de son oreille et lui parle si doucement que même la maman ne peut écouter. Les yeux du garçon s’illuminent vraiment, un sourire intense s’empare de son visage.

Alors, la demoiselle se lève et revient s’asseoir. Je l’interroge du regard et, sans me répondre, elle pose son doigt sur ses lèvres, m’invitant au silence, et à la patience.

Le petit garçon, gonflé d’enthousiasme, saute des genoux de sa mère et se pose fièrement au milieu du couloir, bien ancré sur ses jambes, sous le regard éberlué des passagers. Il lève les bras, ferme les yeux, bloque sa respiration. Il commence à se concentrer.

Son visage rougit peu à peu. Et, stupeur, le train commence à freiner.

Plus son visage rougit, plus le train ralentit. Son faciès est écarlate, on le devine prêt à exploser. Puis, alors que, la respiration toujours bloquée, son teint passe au violacé, le vitesse du train faiblit, jusqu’à l’arrêt.

Silence.

Le petit garçon ouvre les yeux et, d’un sourire fier, regarde la jeune dame. Tous deux se mettent à rire à gorge déployée. Cet éclat métamorphose la demoiselle comme le petit. Ce dernier se précipite ensuite dans les bras de sa maman en pleurs.

Le contrôleur regarde par la fenêtre et dit en begayant : « mes amis, c’est… c’est fou. Nous sommes revenus au point de départ !  Je crois que …. c’est le terminus, je crois que…. tout le monde descend. Pfiou.

Après quelques instants d’un silence interloqué, une première personne ose un applaudissement. Puis un deuxième, et enfin tout le wagon s’emplit de hourras et de bravos.

Alors que chacun se lève, tente de retrouver un semblant de bon sens, et encore sous le choc de ce qu’il vient se passer sans rien y comprendre, je me penche vers la demoiselle et lui demande « mais que lui avez-vous dit ? »

D’un air désolé, elle me regarde dans le fond des yeux, me sourit à peine, et s’apprête à me répondre, pesant chaque mot.  « vous comme les autres êtes bien trop adultes pour comprendre à quel point il est urgent de laisser le train de votre vie aux enfants ».

Un coup de tonnerre fort et sec surprend le wagon au point de le faire trembler. Des trombes d’eau déferlent sur le quai.

La demoiselle ajoute alors : « j’espère juste pour eux que ce n’est pas trop tard. » Elle sourit, se faufile entre les passagers et s’éclipse hors du train. Elle disparaît enfin, sous la pluie d’orage qui inonde le quai.

Le quai du Nogo, le train qui ne va nulle-part.

avril 24, 2018