Écrivez c’est un ordre !

Un camion entre dans la cour. Je lâche ma binette, enlève puis glisse mes gants dans les poches de ma salopette. Puis je m’avance vers le chauffeur qui ouvre la porte arrière de son bahut.

– Bonjour.
– Bonjour, vous êtes le propriétaire des lieux ?
– Oui tout à fait, c’est à quel sujet ?
– J’ai un paquet pour vous, mais je n’arriverai pas à le descendre seul. Vous pouvez m’aider ?
– Ah ? Je n’ai rien commandé pourtant…. enfin je ne crois pas.

Effectivement, dans le camion se trouve un paquet de taille moyenne qu’il sera plus aisé de porter à deux. Je monte d’un pas enthousiaste et curieux. Je m’approche du colis quand, d’un claquement sec, la porte se ferme derrière moi et un lourd verrou m’enferme pour de bon.

– Hé ho ! Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que vous faites ?

Une voix me répond :
– N’ayez crainte. Nous ne vous souhaitons aucun mal.
– Ouais ben c’est pas flagrant ! Je ne peux pas quitter la maison comme ça moi ! Je n’ai même pas encore nourri les poules !

Le camion s’éloigne de la propriété. La voix ne répond plus.
– Oui bon ce que je veux dire c’est que je ne peux pas quitter ma maison comme ça, sans prévenir, j’ai des tas de choses à faire moi. Mais que voulez-vous à la fin ?
– Patience. Nous allons tout vous expliquer.
– Il va falloir être convainquant parce que la situation ne me plait pas du tout, mais alors pas du tout !

Le camion roule. Je me rends compte petit à petit que la colère affichée ne servait qu’à camoufler une réelle panique. Pendant plusieurs minutes, j’arrive à suivre le parcours. Mais je finis par perdre ma propre trace et commence à penser à ma femme, ma maison. Les quelques tentatives de dialogue n’ont abouti qu’à de répétitifs « Patience. Nous allons tout vous expliquer. » J’étais au jardin, je n’ai pas de téléphone et donc aucun moyen de communiquer ni d’être tracé.

Seul dans ce camion, sans savoir où on m’emmène, je décide d’ouvrir le fameux carton appât. J’y trouve un duvet, des crayons, deux bouteilles d’eau, un coussin, une enveloppe scellée, des barres de céréale, du chocolat et des salades toutes faites sous cellophane. Des couverts en plastique aussi. J’ai comme la sensation que mon enlèvement n’est pas prévu pour durer qu’une heure ou deux et qu’effectivement, ils semblent avoir l’intention de me préserver. Je sors aussi un gros classeur du carton. L’inscription Ce héros écrite en majuscule au feutre noir sur la couverture rouge. De la lecture ? comme si j’étais d’humeur à plonger dans un roman. Alors que le camion remue sans ménagement sur les routes tortueuses, je prends le coussin, le glisse sous mes fesses et feuillète les premières pages imprimées. Ça parle de la guerre de Sécession, d’esclavage, de batailles. Ça ressemble plus à un brouillon de roman historique mal construit qu’à autre chose. J’aurais presque envie de corriger tout ça et d’y mettre ma patte, mais ce n’est vraiment pas le moment. Je jette le classeur sur le sol poussiéreux de la carlingue et tente une dernière fois « Mais où allons-nous ? »

Au bout d’un temps assez long que j’estime à environ deux ou trois heures, le camion s’arrête. Je me lève et attends près de la porte avec l’impatience d’un lion en cage, disposé à en découdre pour comprendre les raisons de ce rapt. Et, tant qu’à faire, retrouver ma liberté. La porte s’ouvre, je saute.

Nous sommes en pleine nature, tout près d’une falaise, face à la mer. Je ne reconnais pas les lieux. Désorienté, je reste finalement silencieux.

Deux hommes sortent d’une berline garée tout près de là. Ils rejoignent le chauffeur qui m’a enlevé sans prononcer le moindre mot. Par un regard accompagné d’un geste bref et menaçant, le plus petit des trois m’invite à m’approcher du bord de la falaise. J’obtempère et m’arrête à deux mètres du précipice. Je me demande alors quel film j’ai bien pu regarder dans la semaine pour faire un tel cauchemar. Mais ce n’est pas un rêve, je suis bien au bord d’une falaise, face à un petit homme en imperméable, borsalino vissé sur la tête, les yeux perçants. J’ose…

– Bonjour Monsieur, enchanté, Monsieur ?
– Lee. General Lee.
Je ne comprends pas, ne faisant pas le lien tout de suite.
– Robert Edward Lee ? Celui de la guerre de Sécession ?
– En personne.
– Sans vouloir vous vexer, vous ne vous ressemblez pas vraiment…
– C’est la raison de votre présence.
– Pardon ?
Alors que le type se tient devant moi, je me répète l’échange que nous venons de vivre. C’est délirant.

– Laissez-moi vous expliquer. Je suis le General Lee dans un film que je souhaite réaliser sur fond d’indépendance et de liberté.
– Ah oui d’accord ! Donc le classeur dans le camion, c’est…
– Laissez-moi finir !
– Pardon.
– Vous êtes là parce que j’ai besoin de vous pour écrire et scénariser la fin du long métrage. Ou tout reprendre. Car voyez-vous, j’ai tout de ce personnage et ce film à sa gloire sera autant le reflet de moments d’histoire que les traits de ma propre personnalité. Ce film sera à la gloire de deux héros : le General Lee et moi-même. Alors, l’évidence apparaîtra : j’en suis la réincarnation.

Je reste ébahi. Ce type est fou. Mais chacun ses délires après tout, et ma seule quête doit consister à m’extirper de cette situation complètement ubuesque. Déjà, essayer de comprendre ce que je fais là, moi, tout en feignant l’assurance et la fermeté. Je tente.

– Pourquoi moi ? Et qui êtes-vous ? Et pourquoi ici là ? Pourquoi ne pas me proposer un tel travail en bonne et due forme ? J’aurais accepté vous savez ? Genre de manière civilisée quoi ! Parce que sauf votre respect, là, ce n’est pas franchement très engageant.

Un silence. Le petit homme reprend.
– Vous avez vingt-quatre heures. Le script est dans le carton qui se trouve dans le camion. Une enveloppe contient les instructions.
– Ah d’accord. Et si je refuse ?
– Vous mourrez. A vous de voir.
– Et euh… Et je gagne quoi moi dans l’affaire ?
– Vous restez en vie. Avouez que ce n’est pas si mal non ? A vrai dire vous avez deux options: votre prose me plait et vous devenez coauteur de ce film et d’éventuels suivants. Si ça ne me plait pas je demande à mon ami de vous pousser du haut de cette falaise.
– Donc je n’ai pas le choix ?
– Sauf si vous savez voler.
– Très drôle. C’est pour un film comique ?

L’homme s’approche l’air grave. Je regrette instantanément ma rhétorique. Il tapote ma joue en souriant, je reste figé. La paume de sa main sur mon visage me glace le sang.

– Vous avez le sens de la répartie, ça pimentera les dialogues.

L’homme rejoint la voiture. Son partenaire silencieux lui ouvre la porte. Avant de s’assoir, il se tourne vers moi puis ajoute, haussant la voix pour couvrir la vingtaine de mètres qui nous sépare.

– Je connais vos écrits cher ami. Votre site, votre prose, et vos désirs d’écriture. J’aime votre style. Et j’ai particulièrement apprécié votre texte sur le besoin de vivre des moments forts. C’est là que j’ai compris que vous étiez l’homme de la situation. Que j’ai compris que vous sauriez sublimer ce que je suis au travers du film. Dans votre texte, j’ai beaucoup aimé l’évocation émouvante de votre besoin d’extérioriser vos angoisses. Votre besoin de vous sentir en danger pour sortir votre plus acérée des plumes. Votre besoin de vivre un chagrin d’amour déchirant, de vous sentir au bord du gouffre, ou de la falaise. Hé bien voilà ! Je vous l’offre votre falaise ! Je vous l’offre votre mise en danger. Alors, Heureux ?

Je n’en crois pas mes oreilles. Le prétendu General Lee ricane et se glisse dans la berline. Son acolyte ferme la portière et rejoint la place de conducteur puis démarre le véhicule.

Alors que la voiture s’éloigne, le troisième homme, celui qui m’a enlevé, me regarde et annonce posément :
– Je vais rester dans le camion et dormir. Je ne vais pas vous surveiller plus que ça. Mais sachez que si vous fuyez alors vous êtes un homme mort. Au contraire si vous réussissez cette mission, alors vous serez couvert de gloire au delà de ce que vous imaginez. Le General n’a qu’une parole. Dans la victoire comme dans la défaite.
– Du coup, ses menaces de mort, il ne plaisante pas ?
– Vous êtes son second homme de la situation. Le premier, vous en entr’apercevrez des lambeaux si vous vous penchez un peu au-dessus de la falaise. Je continue ?

Mon ravisseur rit à son tour, puis grimpe dans l’habitacle du camion.

Abattu, je monte à mon tour à l’arrière, et m’assois sur le carton. Je regarde la mer, au loin. Et je me dis que oui, peut-être, est-ce bien là la chance de ma vie. A l’extrême : demain à la même heure, ou ce fou me descend, ou je vis enfin ce que j’ai toujours désiré sans m’en donner réellement les moyens.

En fait, ce type qui se prend pour un autre m’offre la chance de devenir moi-même. Ou mourir.

Ce type a tout compris.

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La trame que j’ai imaginée pour ce texte est issue de l’atelier d’écriture dont l’exercice consistait, après un cheminement intellectuel drôle et loufoque, à imaginer notre propre enlèvement, dont finalement, on s’accommoderait.

mars 28, 2018