Les sens en éveil

Leur petit-déjeuner dégusté avec délice, c’est le sourire au visage que les clients du jour sont partis profiter des paysages marins. Malgré le crachin qui commence à peine à s’estomper.

Rafraichissement des chambres, vaisselle, un brin de ménage, rangement de la table du petit déjeuner sur laquelle je glane une crêpe ayant échappé à l’appétit plus que rassasié des hôtes du jour. Une lampée de confiture de fraise et menthe sur un nid de beurre salé de la ferme, un fond de jus d’orange pressée du matin. Je suis d’attaque pour profiter de ma journée.

Sortir le bouc, les poules, et faire le tour du bois.

Faire le tour du bois. Les gouttes tombent des feuilles trop chargées, la brume se dissipe. Le bruit. Des oiseaux, du vent, de l’eau qui tombe des arbres. L’odeur de l’air qui s’assèche peu à peu. La luminosité du sous bois prend des allures féériques.

Il n’est pas encore midi quand j’écris ces lignes. Et pourtant, tous mes sens sont déjà en éveil. Le toucher de la paille et de l’oeuf ramassé, le toucher des draps et serviettes propres et doux. L’odeur du sous bois, après celles des crêpes que j’ai faites au petit matin, celle du pain chaud de la boulangerie, ou encore du café, la vue de notre table toujours plus somptueuse, du regard des hôtes qui la découvrent, du sous bois et sa magie. Le bruit de l’eau qui tombe des arbres sur mes joues, du chant des oiseaux, du bouc qui  cause au chien, des poules qui se chamaillent pour un morceau de pain plus frais que les autres. Le goût des restes glanés sur la table désertée.

La quête de sens ne consiste-t-elle pas à faire en sorte d’éveiller ses sens ? Pourquoi un même mot pour définir le sens des choses, leur raison, et les sens qui nous lient au monde qui nous entoure ? Un nouveau-né apprend le monde par le développement de ses sens. Et non par la recherche immédiate du sens à sa vie. Serait-ce donc cela le sens de la vie ?

Il m’a fallu des décennies pour que s’impose à moi ce qui aujourd’hui me paraît comme une évidence : donner du sens à sa vie consiste à maintenir les sens en éveil. Une vision égoïste ?

D’aucuns diront que le réveil à 6h00, le bruit de la foule, l’odeur du métro, ça éveille aussi les sens ! Et d’ailleurs tout le monde ne peut pas changer de vie comme ça, les opportunités sont rares. Certes, mais l’éveil des sens n’a de sens justement qu’au service du bien commun. Alors peut-être faut-il se poser les bonnes questions et, finalement, choisir l’évidence : nous sommes ici pour vivre et non pour servir un modèle de société qui marche sur la tête à se la cogner dans le mur. Et, en fait, si, les opportunités sont nombreuses. Mises bout à bout, elles tissent quelque chose de bien sympa pour préparer la suite à l’effondrement d’un modèle désuet. Le hameau des buis en est un exemple.

Pour ma part, la découverte du sens aux choses par l’éveil des sens propres fut une découverte factuelle, sans réfléchir. Je constate, par ce que je vis, qu’enfin, en fait, je vis. Je n’ai théorisé, quoique sensibilisé de manière macro-politique, cette façon de vivre, elle m’a happé sans réfléchir. Du coup j’en témoigne. Plusieurs copains m’ont dit que ce choix de vie, un peu en marge, ça fait réfléchir. En fait non justement, si j’avais réfléchi au travail à faire pour défricher, nettoyer, tailler, couper, embellir, restaurer, je n’aurais pensé qu’à la partie labeur. Puisque je ne connaissais pas celle de l’éveil des sens. Et j’aurais dit que non, franchement, ce n’est pas raisonnable. J’aurais fui, j’en aurais appelé à la raison. Et j’aurais eu tort.

J’aurais eu tort : la raison ne consiste-t-elle pas à préférer la vie au service plus ou moins utile au bon sens commun à l’asservissement à une société malade au prétexte de devoir accomplir son ascension sociale ? En d’autres termes, lorsque le bateau coule, ne faut-il pas chercher à s’en extraire petit à petit plutôt que de vouloir monter en grade, de la cale à la passerelle, pour être le dernier noyé ? Ou, au mieux, arpenter les coursives ou le pont en se disant que c’est ainsi et pas autrement.

Cela faisait un moment que je voulais écrire sur la quête de sens et la mise en éveil des sens. J’ai décidé de témoigner à ce sujet ce matin suite à un échange avec  Noëlle Morinière, qui s’occupe avec son mari des jardins de Kerusten, dans le Morbihan. Ils veulent passer la main, transmettre les jardins. Mais ne trouvent pas de repreneurs ! Une opportunité est offerte et personne pour la saisir ?

Donnez du sens, éveillez vos sens. C’est beaucoup de travail de s’occuper de tels jardins. Mais ce travail n’est autre que vivre, dans tous les sens du terme. C’est à la fois micro-politique au quotidien et macro-politique, car au-delà de ne servir en rien une société qui périclite, les jardins se visitent, et, par la transmission d’une passion, ça donne exemple de ce qu’est vivre, les sens en éveil, et ça donne du sens. Je le ressens souvent, lorsque je montre le parc du manoir à nos hôtes : au-delà d’un lieu reposant, calme, doux, il respire autre chose. Un autre chose apparemment difficile à définir mais qui parfois, pose question sur sa propre existence. Car, en fait, il respire simplement la vie.

Mais plutôt que se poser des questions sur comment vivre bien ou bien vivre tout court, pourquoi ne pas, tout simplement, décider de vivre ? Là est la question ?

août 3, 2016