Manège

C’est un rituel.

Chaque mercredi, après le judo, son père l’emmène au manège.

Il enfourche le cheval bleu, celui qui monte et qui descend. Il fait deux tours. Deux vrais tours, c’est à dire qu’il a deux tickets. Pas simplement deux ronds, non, deux tours de plusieurs minutes. Son père garde un œil sur lui pendant qu’il boit un café.

A l’école, on dit que c’est pas son père. On dit que son père c’est l’autre. Il dit que non, enfin que oui mais non. Les deux sont son père. On lui dit que c’est pas possible, qu’il a forcément une mère et un père. Il dit que oui il a une mère, mais que sa mère est partie et qu’il la voit que pendant les vacances des fois, et que là maintenant il a deux pères. Que c’est comme ça. Et ça l’énerve qu’on le croit pas. Ça l’énerve de plus en plus. Des fois ça l’empêche même de dormir. N’importe quoi on lui dit.

Et pourtant.

Il enfourche son cheval fétiche, son père l’embrasse et va s’assoir un peu plus loin, à la terrasse, et commande un café. Puisque c’est un rituel.

Il tapote le cou du cheval, lui dit bonjour, discute un peu. Il ne lui a pas encore donné de prénom mais y songe sérieusement. Il lui a promis de ne jamais aller dans la montgolfière et encore moins sur la sirène. Même si c’est déjà arrivé que le cheval accepte quelqu’un d’autre. Il l’a excusé. D’un sourire impatient, il donne le premier de ses deux tickets au monsieur du manège.

Et ça bouge. Doucement d’abord. Puis plus vite. Il fait coucou. Puis il tient le devant de la selle, le dos bien droit. Le cheval monte et descend tout en tournant. Le vent froid griffe légèrement ses joues. Ses oreilles et sa tête sont emmitouflées dans son bonnet qu’il imagine en chapeau à plumes. J’arrive princesse ! Il rit. Chaque mercredi le même bonheur. Les mêmes rêves. La même joie. Rien d’autre n’existe que son fidèle cheval au galop, le vent, les arbres imaginaires, la forêt, les branches sous lesquelles il faut se baisser, le château au loin. Et un coucou presque à chaque tour, pour se rassurer un peu, des fois que les hordes de gardes à ses trousses ne le rattrapent.

Le cheval s’arrête. Fatigué, temps de la pause. Les gardes sont semés. Le temps de donner le deuxième ticket, et le bruit au loin indique qu’il est temps de repartir, que le danger menace à nouveau. C’est reparti. Doucement puis plus vite.

Mais là, d’un coup, sans prévenir, sans qu’il comprenne pourquoi, ça accélère brusquement.

Il se penche et agrippe le cheval. Ce n’est plus la selle qu’il accroche, mais le cou. Le manège tourne. Sans cesse. Toujours plus vite. Les adultes ne s’en aperçoivent pas. Une peur panique s’empare de lui, son estomac se noue. Au secours ! C’est pas normal ! Arrête toi cheval ! Les autres enfants rient, les parents aussi, ils applaudissent, ils photographient, d’autres ne s’en préoccupent même pas ! Il s’accroche plus fort encore et crie. Au secours ! Stop ! Arrêtez ! Mais personne ne l’entend. Personne ne voit que ça va trop vite, que ça continue à aller vite. Le cou commence à glisser sous ses bras trop petits. La crinière est pour de faux, c’est de la résine bien lisse. Il ne va pas pouvoir tenir plus longtemps accroché. Le manège tourne encore plus vite, toujours plus vite. Il essaie d’attraper le regard de son père qui lui sourit comme si tout était normal. Il ne voit pas que ça ne va pas ? Et les autres enfants ? Pourquoi ils font comme d’habitude ? Hé ?! Ho ?!

Il sent la selle glisser sous ses fesses. Elle est aussi en plastique lisse. Sa jambe passe par dessus et il se retrouve accroché au cou du cheval, la tête contre celle de celui qu’il croyait son ami. Ne me lâche pas je t’en supplie, arrête toi !
Mais ça tourne, plus vite encore. Le vent froid lui griffe les mains et les lèvres. Il ne sent plus ses doigts. Désormais allongé dans l’air tellement ça va vite, il sent que ça va lâcher. Il tient. Il essaie. Mais.

Dans un brouhaha de rires, d’applaudissements, de musique lancinante d’orgue de barbarie, il sent le cou glisser sous les paumes de ses petites mains. Le cou de son ami cheval.

Et, comme si tout ralentissait d’un coup, lorsque plus rien ne le retient au cheval, il se voit partir, éjecté du manège. Comme dans un dessin animé au moment crucial de l’action. Tout est ralenti. Il se sent voler, presque planer. Loin, très loin. Puis, dans un bruit sourd, frapper lourdement le sol. Une douleur atroce lui monte alors dans la tête et s’empare de tout son corps. Les mains, les genoux. Mais surtout la tête. Comme un étau.

Il pleure. Le manège continue de tourner. Mais doucement cette fois. Il entend la musique. Juste la musique. Comme une petite boite à musique dont on tourne doucement la manivelle. Des quelques mètres qui l’en sépare désormais, il voit le manège ralentir. Il voit les papas et les mamans aider les enfants à descendre. Tout le monde à l’air heureux. Mais lui a mal, très mal. Muet, prostré, il appelle son père du regard.

La chaise du café est vide.

Alors il crie. Fort. Le plus fort possible.

Hé, qu’est-ce qu’il y a ? Je suis là ! Qu’est-ce qui ne va pas ?

C’est la voix de papa. Il ouvre les yeux. Il est sur le cheval. Tout est arrêté. Il se rend compte qu’il est agrippé au cou du cheval. Son cœur bat très fort dans sa poitrine. Il ne comprend pas. Derrière les larmes de ses yeux, il voit tout flou le sourire de son papa. Il lui saute dans les bras, fond en larmes en le serrant très fort. Le plus possible.

Son père le serre aussi, pose une main sur la tête emmitouflée dans son cou. Tout va bien je suis là. Tout va bien. Ne t’en fais pas. Je serai toujours là.