pelle en main

Il a eu cette nouvelle pelle au début de l’été. Pour ses huit ans, il y a quelques jours à peine. Une pelle métallique avec un manche en bois. La même que celle que papa utilise pour faire le potager, mais en plus petit.

Aujourd’hui c’est plage. Du coup il a pris sa pelle. La mer n’aura qu’à bien se tenir, parce qu’avec une pelle comme celle-là les douves du châteaux seront profondes ! Deux rangées assez larges et creusées, puis avec le sable faire un grand mur qui protégera le château. entre les deux douves.

Alors que la voiture de son père se gare sur le parking de la plage, il finit d’imaginer son œuvre. Grand cercle dans lequel il va construire un trône à sa taille. Enfin de quoi se poser fièrement, puis quatre tours, comme pour surveiller au loin. Simple et efficace.

La mer est encore loin. Son père lui demande de revenir afin de le badigeonner de crème solaire. Il en profite pour bien visser son chapeau sur la tête. Il lui dit aussi de rester pas trop loin des serviettes qui sont là-bas, ce sont celles de tonton et tata. Il regarde les serviettes, fais un signe poli puis fixe l’ennemi. La mer encore assez loin. Le temps de construire une bien belle forteresse. Fi des bisous baveux, droit devant !

Il entend vaguement son père parler avec tonton et tata. De permis de culture ou quelque chose comme ça. De légumes toute l’année, de manger sans magasin. Il a du mal à comprendre mais peu importe, avec sa nouvelle pelle il l’aidera dans le potager pour les légumes. Surtout qu’elle est en fer et en bois. Comme la grande, mais en petit.

La mer approche, les douves commencent à être bien profondes, les premières vagues vont sûrement s’y perdre. C’est quand même plus facile avec cette pelle-là, la plastique c’était vraiment pour les bébés. Par expérience, il sait que le mur de devant doit être le plus grand et le plus large possible. Alors, il creuse encore pour apporter du sable au mur de front. Et il tape pour bien tasser, bien consolider. Lui vient alors une idée : aller chercher des galets et des algues pour renforcer encore plus. Il bondit du trou déjà bien profond et se précipite vers le haut de la plage. Toujours en courant, il revient les bras chargés de goémon séché et de galets plats. Il les étale un peu à la hâte face à la mer, sur le monticule de sable entre les deux trous. Une couche de sable supplémentaire permettra de cacher les consolidations aux assaillants. Ah la surprise quand ça apparaitra ! Les premières vaguelettes arrivent. A peine de quoi disparaitre en bordure du premier trou. Il imagine l’écume formée de milliers de petits soldats sombrant dans son piège cruel. Mais une horde arrive encore. il ricane, c’est le jeu.

La bataille commence vraiment. Les vagues se font de plus en plus pressantes. Il lutte. Il tape sur la vague à coup de pelle. Ça claque ! Son père rit, il dit aux autres adultes que le petit écolo se bat déjà contre la montée du niveau des mers. Il se bat en effet. Il sait que c’est peine perdue, mais c’est le jeu. Son père aussi sait que c’est peine perdue. Son jardin, sa terre. Mais il regarde son enfant et préfère ne pas y penser. La première douve a perdu de son efficacité. En quelques assauts de la mer, elle finit par s’affaler, s’écrouler. C’est désormais la grande barrière de sable tassée qui est menacée. Et la mer attaque aussi par les côtés. Les brèches se multiplient. Il écope, se bat encore. Mais le sable cède définitivement, la si belle barrière fond sous la mer comme de la glace au soleil et la deuxième douve ne résiste pas longtemps. Tout est arrivé trop vite, d’un coup, il n’a pas eu le temps de réagir.  Bataille perdue. L’eau est rentrée de toutes parts.

Assis un peu hagard sur son trône aplati de sable mouillé, les fesses dans l’eau, il entend son père l’appeler. « Alors petit guerrier, on va se baigner ? ». Il sourit, va vers son père, feint d’être dépité par la défaite. Il plante sa pelle dans le sable. Puis il lève la tête, fixe son père encore assis et crie « Premier arrivé ! »

Il fonce alors vers la mer et, après deux ou trois pas d’éclaboussures, se jette criant et rigolant comme un fou.

Son père n’ayant eu le temps de bouger dit aux autres adultes : « Le petit écolo s’en fout de la montée des eaux, tant qu’il s’amuse à construire ses châteaux de sable… ».


décembre 11, 2018