Post-Mortem

Couv Post Mortem

– Salut ça va ? T’as passé un bon week-end ?
– Comme les autres.
– T’as pas l’air dans ton assiette, ça va ?
– J’ai fait un drôle de rêve…
– Ah ouais raconte, attends t’as vu ça ? Y a un gosse qu’est né dans le bus ! Je te lis :

« C’est une scène très originale à laquelle ont pu assister les passagers d’un bus de la ligne 1 ce samedi matin vers 9h15. Ca a commencé par un banal accident : un piéton a, selon nos informations, chu du trottoir au moment où le bus arrivait. Ce dernier ne put l’éviter. Sous le choc et les secousses de l’accident, Émeline, une passagère de 28 ans enceinte de 8 mois a subi de fortes contractions. Les pompiers sont intervenus très rapidement en compagnie d’une équipe du SMUR. Le malheureux piéton, un jeune trentenaire originaire de la région parisienne, décédera pendant son transfert à l’hôpital. Pendant ce temps, les médecins ont eu la surprise de devoir assister, à l’intérieur même du bus, Émeline pour son premier accouchement. Celui-ci s’est déroulé sans aucun souci malgré l’agitation qui entourait la scène. Les policiers municipaux ont en effet coupé la circulation puis mis en place une déviation alors que la foule des curieux grandissait minute après minute. Le professionnalisme des équipes d’intervention a permis de mener a bien l’accouchement.
C’est donc dans le bus de la ligne 1 que la petit Manon est née. En compagnie de sa maman, elle se repose désormais tranquillement à l’Hôpital de Troyes où l’heureux papa les a rejointes (voir photo en Une). L’équipe du journal souhaite à la petite famille tous ses vœux de bonheur après toutes ses émotions. Et, malheureusement, toutes ses condoléances aux proches du défunt ».

Malgré l’absence de réveil, il se lève aux alentours de 8h30. Quelques heures après avoir péniblement trouvé le sommeil. La journée va être lourde. Le blues du dimanche soir annonce déjà son arrivée prématurée. Vers midi en général. Dès le samedi.
Le ciel semble bleu. Il va pouvoir aller faire son marché, comme chaque samedi pas trop pluvieux. Mécaniquement. Avant la foule. Et la foule de ses amis. A elle. Il s’en tient à l’écart. Le temps que le temps passe. Ne pas avoir à répondre aux « j’ai appris, je suis désolé » ou sourire à celles et ceux qui ne savent pas, et prendre poliment un message amical qui restera sans suite. Faux sourires et vrais semblants.

Cette ville n’est pas la sienne. Ou ne l’est plus.
Il est resté pour les enfants.
Ce ne sont pas les siens. Même s’il y crut.

Il se lève donc péniblement, ne serait-ce que pour éviter de passer la journée au lit. Il y aura l’hiver pour ça. Sauf le week-end précédent mais il faisait mauvais. C’est vrai qu’il y mange de plus en plus souvent, et y déplace parfois la télé. Et la cafetière. Assez pour la journée donc. Cette fois non, il fait beau, faut se forcer. il enfile un caleçon, et se dirige vers la porte de sa chambre avec la seule idée d’aller faire le café ; une pleine cafetière, habitude oblige. Mécaniquement, il ferme la porte de la chambre chaque soir. Et se demande tous les matins pourquoi.

Alors qu’il ouvre celle-ci, une forte odeur lui pique violemment le nez et la gorge. Il claque la porte, suffoque, puis se reprend. La douleur a disparu. Que se passe-t-il ? Quelle était cette odeur ? Quoi que pas si lointaine, son expérience de chimiste ne lui permet pas de l’identifier. Un mélange d’œuf pourri et de vinaigre fort. Pas une fuite de gaz, ni lacrymo ni moutarde (de vagues souvenirs de manifestations parisiennes). Étrangement, le simple fait de refermer la porte a mis fin aux effets. La toux n’était que réflexe. Son cœur redescend. Drôle de réveil. Intrigué, il ouvre une fenêtre. Même impact : gorge serrée, nez pris et, en plus, forte brûlure des yeux et de la peau. Et là encore, le simple fait de refermer la fenêtre met fin aux effets de cet étrange et invisible gaz. Pourquoi dans le couloir et rien dans la chambre ? Ce n’est pourtant pas hermétique ! A travers la vitre, rien ne laisse présager une telle anomalie non plus. Le bruit des voitures parvient de la rue jusqu’aux fenêtres. Le chant des oiseaux se fait aussi entendre.
Il retente la porte. Même expérience.
Une panique commence à le gagner. Il se souvient d’un jour où, alors qu’il vivait dans le nord de Paris, en rentrant du travail, il vit du balcon de son studio un immense panache de fumée. Il mit la radio, la télé, appela sa famille, et ne sut que le lendemain qu’il s’agissait d’une papeterie de Gennevilliers qui avait pris feu, sans gravité. Le panache de fumée était moins loin qu’il ne l’imaginait. Donc de bien moindre importance. Mais là ? Qu’est-ce ? Comment est-ce possible ?

Faire des recherches. Écouter la radio. A l’époque il n’y avait pas d’internet. Mais là oui. Son ordinateur portable étant dans le salon, il commence par allumer la radio. Station d’information permanente. Alors que des larmes commencent à perler au coin de ses yeux, un flash s’ouvre. Rien d’anormal : le peuple Syrien en résistance, de graves inondations dans l’est asiatique, et des coups de soleil sur les plages du sud. Avec des bouchons cet après midi attention. Mais rien à propos d’un éventuel gaz irritant.
Objectif Internet. Récupérer l’ordinateur. En apnée ? Pourquoi pas si le fait de couper sa respiration et fermer les yeux peut être utile, si le gaz n’attaque pas la peau. Il sait précisément où l’ordinateur se trouve, comment il l’a laissé, après son énième partie de poker en ligne. Comme chaque soir.
Pour confirmer qu’il ne s’agit pas d’un rêve, il rouvre la porte tout doucement. Il tourne la poignée, le loquet quitte son réceptacle. Mais à peine la porte bouge-t-elle que gorge, yeux et nez s’enflamment. Peau brûlante. Il referme. Et pleure.

Allez, courage. Récupérer l’ordinateur et comprendre enfin le comment du pourquoi.
En apnée et les yeux fermés, il ouvre, court les trois mètres qui le sépare de l’ordinateur, l’attrape, le débranche, part en arrière, et claque la porte.
Appuyé dos contre elle, il respire profondément, puis ouvre ses yeux remplis de larmes. Il pleure quelques minutes pour évacuer son trop plein de stress. Enfin, se dit-il. Mission facilement accomplie : l’ordinateur est là, la porte est fermée, aucune souffrance autre que celle d’un cœur serré comme jamais.
Il se reprend et s’assoit à son bureau. Allumer la machine, et les sites d’actualité. Rien sur les sites d’information généraliste. Rien sur les blogs prétendument informatifs locaux. Moteur de recherche : gaz, Troyes, toxique, nuage, danger, symptômes. Rien, rien et rien. Dans tous les sens.
Après une longue pause, les yeux dans le vague, il appelle la police municipale et les interroge. L’incrédulité de la standardiste suffit à lui faire comprendre qu’elle n’a entendu parler de rien. Il raccroche précipitamment et reste un moment les yeux fixés sur un téléphone que sa main agrippe très fort. Il décide alors d’appeler son médecin. Urgence. Il prétend des brûlures aux poumons accompagnés d’un violent mal de tête, suffisamment intrigant pour obtenir une place précieuse dans l’après-midi. Cela a au moins la vertu de donner un objectif, un but, un projet. Et même un espoir. Ça faisait longtemps.
Mais en attendant ?

La rue bien sûr ! Les voitures passent dans la rue. La vie est donc là ! Quelqu’un pourra lui parler, lui répondre, lui sourire peut-être ! Ou au moins lever le voile sur cet étrange phénomène ! Sans forcément le prendre pour un fou. Du moins l’espère-t-il, mais c’est en cet instant le moindre de ses soucis. Rue très passante les jours de marché. Il va forcément trouver un piéton qui marche, respire. Parle même. Et si ce passant le peut, lui le pourra aussi. CQFD.

Atteindre la rue. Et donc préparer le trajet. Il regarde par la fenêtre. Hormis une lumière particulièrement forte, comme si le jour était plus jour que d’habitude, rien à signaler d’extraordinaire, au sens littéral du terme. Sinon en effet que le soleil semble plus brillant qu’un jour de canicule. Des oiseaux volent, quelques nuages passent. Encore un essai : ouverture de la fenêtre, brûlure des yeux surtout, et, forcément, poumons, gorge, nez. Et peau. Une fois de plus, fermer la fenêtre suffit à mettre un terme au mal. Plus de réflexe de suffocation. A la fermeture, il reprend spontanément la maîtrise de ses sens. Comme s’il s’était déjà acclimaté à la situation. Seule sa chambre parait épargnée.  Mais elle est bien petite pour y concevoir une vie. Il chasse l’idée, retente la fenêtre, puis la porte. Il confirme comme si c’était une nécessité que le mal est bien là, derrière chaque ouverture. Et disparaît lorsqu’il retrouve son ultime cocon. Sa chambre. Il tente une nouvelle fois sans respirer et les yeux ouverts. Énorme brûlure aux yeux et à la peau. Referme. Il vérifie mais ne constate aucune rougeur. Lors de son expédition informatique, il n’avait rien ressenti. Mais c’était allé si vite. Bordel ! Mais quel est donc ce gaz dont les effets démentent tous ses souvenirs d’étudiant ?

Atteindre la rue donc. Et être fixé. Une bonne fois pour toute.

Pour tenir les yeux fermés, tel un skieur en haut d’une descente, il remémore le chemin, les pièges et les obstacles. Il ferme les yeux, mime les mouvements, répète la séance plusieurs fois : ouvrir la porte de la chambre, traverser le petit couloir puis la pièce dite « de vie » (quelle ironie) en évitant le fauteuil et le pouf sur lequel doit traîner une assiette sale, ouvrir la porte d’entrée. Et là commence le plus dur. Faire deux pas en face sur la gauche et commencer l’escalier. Faire très attention, la partie haute est très pentue et les marches un peu biscornues. Charme du vieux Troyes oblige. Longer la rampe sur le palier du premier, puis descendre. Lors de la montée de la machine à laver, il en a compté vingt et une en bas et vingt deux sur le niveau du haut. En bas, ouvrir la porte de la cour, traverser celle-ci sans trébucher sur dix mètres et tourner à droite. Foncer tout droit, et ouvrir. Enfin ! Là, la rue !
Bon. Plan de bataille en place. Vingt cinq secondes devraient suffire. Il s’entraîne à retenir sa respiration tout en bougeant. Ça tient. Ça se tient.
Il recommence en comptant et simule les mouvements. C’est chaud, c’est tendu, mais ça va.
Bon et bien il va falloir se lancer.

Sans chaussures. Ah oui. Tant pis. Il pense à enfiler au moins un pantalon et un tee-shirt. On n’est jamais plus à l’aise que pieds nus. Et, sans ironie, dehors… c’est pas estival mais presque.

Face à la porte, droit comme un I. Se lancer pour comprendre. Il ouvre. Referme.
Faux départ. Son diaphragme refuse de descendre. Coincé là-haut depuis des semaines.
Il l’aime plus que jamais c’est une évidence.
Allez, rester concentrer.
Allez. Il faut.

C’est parti.
Le couloir à fond, vers la porte, mais que faisait cette assiette de purée moisie parterre ? C’est pas grave allez la porte et merde le verrou, puis la porte. Vite vers l’escalier. Un deux trois quatre cinq perdu le fil. Et tomber lourdement sur le palier du premier. Surtout ne pas respirer, ne pas ouvrir les yeux. Surtout pas. Dans un mauvais feuilleton, un réalisateur zoomerait sur son visage en sueur, le regardant haleter puis se reprendre, les yeux brillant, regard au loin vers un Graal mystérieux à conquérir. Mais là, non. Juste les yeux bien plissés, un manque d’oxygène atroce, déjà. Vite il se relève et fonce, la main en contact maladroit avec la rambarde. Un deuxième élan pour les escaliers, pas le temps de compter les marches, et finir en roulade, puis la tête sur le clou dépassant de la porte de la cage d’escalier. Un petit clou, juste ce qu’il faut pour déchirer le cuir chevelu sur trois à quatre centimètres. Le sang coule. Ses poumons brûlent du manque de respiration. Un comble. Protégés du gaz, ils brûlent désormais par manque d’air. Mais il tient. Trop tard pour remonter. Trop dur. La libération est proche. Il se relève, titube dans la cour pavée et finit par ramper. Encore trois mètres. Trois mètres et c’est la libération. Enfin. La libération.
Allez ! Ça y est presque ! Encore un effort !

Mais il ne peut plus.
Il ne tient plus.
Il craque.
Dans un immense cri, les yeux la peau et les poumons brûlés par cet insupportable gaz, il saute sur la porte de la cour, l’arrache par la poignée sans même la baisser puis, dans un dernier râle, se précipite sur la chaussée. La libération.

La cathédrale sonnait le premier quart d’heure.

«
– Wouaw. Et là tu t’es réveillé ?
– Si on veut.
– La vache, drôle de cauchemar…
– ….
– Oh regarde, les cons ils ont daté le journal à la semaine prochaine, c’est dingue ça.
– Dont acte. »

Illustration offerte par Sophie Clothilde. Mille mercis à elle.