Potentiellement déjà vivant

Depuis que nous habitons au Manoir de Krec’h Goulifern, nous avons beaucoup entendu vanter la beauté des lieux et…. Le potentiel de la bâtisse et du parc.

Potentiel : n.m. Ensemble des capacités dont dispose en puissance une collectivité, un individu.

Disposer : verbe. Avoir à sa disposition quelque chose, des personnes, pouvoir s’en servir, en user, les utiliser.

On parle de potentiel électrique quand une tension entre deux points est disponible et exploitable (pour allumer, pour griller, etc.). On parle d’énergie potentielle quand une énergie est disponible. Bref, on parle de potentiel quand on a à disposition de quoi faire quelque chose de grand, fort, beau ou puissant. Le posséder, le dominer. Sous-entendant, de plus, qu’au moment où on en parle, il reste à l’exploiter. Il n’est pas encore. Ce n’est que du devenir. A utiliser, à posséder. Alors, lorsque les travaux seront finis, que le parc sera embelli sur son hectare complet, que les terrains de tennis seront praticables, alors (et alors seulement), il aura délivré son potentiel complet. En d’autres termes : nous, propriétaires, en aurons pris la totale maîtrise. Nous, maîtres d’une bâtisse magnifique et d’un parc fleuri, propre, maîtrisé, dont le travail consistera à en garder la domination. En notre possession. En ce sens, nous pourrions répéter ce qu’on entend parfois : quand vous aurez fini tout le parc, ça sera vraiment un paradis. Mais d’ici là y a du boulot !

Ce terme Potentiel le plus fréquemment utilisé par nos visiteurs, montre ainsi comme les lieux sont souvent mal compris. Ou tout du moins notre manière de les ressentir et, surtout, d’y vivre.

Hé non, le manoir et son parc n’ont pas du potentiel, ils sont. Nous ne cherchons pas à les dominer ou les maîtriser. Nous nous efforçons (encore que ce terme soit mal choisi : d’effort, il s’agit de se laisser porter) à trouver l’équilibre entre nous, les plantes, la bâtisse et les animaux. Chaque action porte son sens : défricher tel endroit, couper telle branche, choisir telle couleur de peinture, nous viennent comme des évidences. Le travail d’embellissement que nous avons entrepris depuis que nous sommes ici consiste, en ce qui concerne le parc, à trouver comment lui redonner ses lettres de noblesse tout en acceptant ses aléas. Le plus simple eut été de tout raser et replanter les parties arborescentes à notre goût ou à notre image. Au contraire, nous avons pris partie d’avancer, sécateur en main, pour sauver, nettoyer, redresser chaque plant, chaque arbuste, chaque petit rosier. Ils étaient là avant nous, à nous de leur permettre de reprendre vie.

Pommier couché, dont ne restait qu'un tronc couvert de lierres, le pieds presque complètement pourri. Aujourd'hui en fleur.

Pommier couché, dont ne restait qu’un tronc couvert de lierres, le pieds presque complètement pourri. Aujourd’hui en fleur.

Nous n’avons pas un but qui consisterait à faire de tout ça un paradis ou encore d’exploiter un prétendu potentiel dormant qui ferait de nous les possesseurs d’un morceau de beau dont nous aurions la domination.

Aucun but, aucun désir autre que de faire chaque jour ce constat : nous vivons. Nos sens sont en éveil constant : le chant des oiseaux, les courses folles nocturnes de Lhassa après les bêtes qu’on entend courir la nuit, la chouette qu’on surprend et qui nous frôle dans un vif claquement d’ailes, les odeurs des roses, du laurier sauce…. du bouc aussi. Le goût des salades qu’on commence à cueillir dans notre potager. Le toucher de la terre, des orties malencontreuses, des outils, des griffures de ronce, la douceur des plumes des poules, le bourdonnement des abeilles. La vue des couleurs des fleurs, de la pelouse bien verte et du vieux néflier posé là, une pelouse qui offre désormais un grand espace de jeu et de détente, un laurier et un érable, disposés à distance parfaite pour y tendre mon hamac. L’étourdissant gigantisme des arbres qui délimitent notre terrain. Accueillir une chatte sauvage venue donner vie à un chaton dans un recoin du garage. La prénommer Khata, du nom de ces écharpes blanches qu’on offre au Tibet en guise de bienvenue et de bienveillance. Fierté non pas de posséder, mais de vivre et faire vivre ou revivre. Parce que si nous redonnons vie aux arbres étouffés ou plantes mourantes, elles nous le rendent bien. Jamais mes sens n’ont été aussi éveillés.

Le néflier

Le néflier

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Pelouse du parc. Au fond, le potager

Harmonie : n.f. Rapport heureux entre les parties d’un tout (formes, couleurs, sons, rythmes, etc.)

Offrir à nos visiteurs un morceau de ce que nous sommes et ce que nous vivons. Ne rien promettre d’autre que partager la saveur de notre quotidien et des produits que nous estimons dignes de compléter leur séjour : l’odeur des crêpes du matin, la saveur des confitures. Le salé du beurre.

Notre domaine, son histoire (1524 pour la plus ancienne référence, 1642 pour son histoire plus concrète), nous a accueillis il n’y a pas encore un an. Depuis, nous y vivons. Il est, nous sommes. Vivants. Ici et maintenant.

mai 19, 2016