Quelle connerie

Récemment, lors d’un déplacement dans le Nord, nous sommes passés par le chemin des écoliers. Traversée de villages dans la Somme. Un mémorial par-ci, un cimetière aux croix numérotées par là. Des panneaux indiquent les lignes de front centenaires. D’autres rendent hommage aux divisions du Commonwealth d’Afrique du Sud, d’Australie ou de Nouvelle Zélande, venues se faire décimer dans les contrées françaises.

Veille des commémorations de Verdun, 100 après la boucherie qu’on dénonce. Quelle dénonciation que de déifier les soldats morts pour la France et vantant les fleurons de l’industrie militaire nationale pour que plus jamais ça ? Paradoxe d’aujourd’hui fustigé en d’autres temps par Brassens ou Coluche. Entre tant d’autres. Et la tombe d’un soldat qu’on illumine. Soldat sans nom, pour représenter tous les autres. Et pour, derrière le symbole de la masse, taire la souffrance de l’individu. Celui qu’on nomme et qu’on pleure.

Alors, un souvenir à partager. Bien plus que tous les discours, fussent-ils aussi brefs et cinglants que les piques lancées par un grand-père devant les ronflements des médaillés télévisés.

Un souvenir, CM1.

En fait, des bribes de souvenirs d’un moment qui forge pour la vie l’antimilitarisme d’un môme de 10 ans. Le vieux monsieur entre dans la classe. Souvenir de son âge : 93 ans. Souvenir de sa fuite : lors d’une permission, son annonce qu’il allait à Dinant (avec un T), lorsque ses supérieurs entendent Dinan (sans T). En Belgique donc, et non dans sa Bretagne d’origine. Pas vraiment un mensonge. Au cas où.  Souvenir des larmes sur ses joues à l’évocation de sa jument, partenaire de fuite, morte d’une balle pas tout à fait perdue. Des bribes de son récit en mémoire. Rien d’héroïque, rien d’épatant. Une liste de circonstances, d’envie de vivre et de fuir l’horreur. D’entendre les allemands parler dans les tranchées d’en face. De ses amis morts devant lui. L’évocation des souvenirs vivaces de la souffrance d’un type comme les autres, posé là par des décisions et des volontés qui le dépassent. Comme tous les autres.

Oubli du nom de ce bonhomme, mais souvenir de ses larmes et de quelques uns de ses mots. Souvenir de la place occupée par le petit de 10 ans, qui, ce jour-là, fait rare, a aimé l’école. A quelques mètres d’un vieux monsieur. Son anti-héros du jour, qui, par ses mots sans prétention, sa pudeur et ses larmes, a semé une petite graine d’antimilitarisme. Graine que l’éducation familiale ou le parcours a depuis fait grandir. Mais sans cette petit graine, posée là un jour d’automne 1983, tous les discours entendus ou lus depuis, n’auraient peut-être pu forger de telles convictions.

Alors que la patrie commémore une masse, un massacre, et porte aux nues de vaillants jeunes hommes partis sauver la France contre la barbarie ennemie, je vais juste avoir une énième et forte pensée pour ce bonhomme dont, comble de l’ironie, j’ai oublié le nom. Une pensée pour ce monsieur venu nous dire, par l’exemple et sans morale ni beau discours, comme la guerre est moche, comme la guerre est conne, comme les types qui se sont trouvés là, d’un côté comme de l’autre, n’avait rien à faire dans cette merde. Qu’ils viennent d’Australie, de Nouvelle Zélande, d’Allemagne, de la Meuse ou de Plestin-les-Grèves, en Bretagne.


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mai 28, 2016