rencontre boréale

C’était un cadeau d’anniversaire pour lui-même. Un périple dans le nord de la Norvège, observer des ours polaires, des morses, et admirer les aurores boréales dont son grand-père scandinave lui a tant et tant parlé. Descendant de Viking. Il est parti seul. Besoin de se retrouver. Une sorte de voyage intérieur emprunt d’émerveillement. Mélange d’enthousiasme, d’excitation et d’impatience.

Au cœur de ce voyage, une excursion d’une journée en bateau fendeur de glace. Remonter un rivière gelée entre collines et montagnes, et partir à la rencontre de la vie animale polaire.

Appuyé sur la rambarde à l’avant du bateau, Loïc sourit. Les yeux dans les vagues.

Le petit ferry avance sur l’eau à peine gelée et brise avec une déconcertante facilité les premières glaces saisonnières. C’est l’automne. Le guide explique au micro que la neige et le froid se font attendre. Chaque année un peu plus. Il laisse poindre un doute sur l’observation effective des ours polaires, des vierges blancheurs desquelles se distingueront peut-être quelques morses égarés, le tout éclairé des plus belles aurores boréales. La promesse est alléchante. Sur papier. Glacé, lui.

Au détour d’une courbe, une petite ville fantôme apparaît. Évidence d’un vestige de cité minière. Rails, nacelles, tours, hautes cheminées. Métal rouillé à flanc de colline. Étonnant. Hors du temps. Et deux immenses bâtiments cubiques. L’un rouge, l’autre bleu. Les deux délavés. Des logements d’antan. Quelques maisons ça et là, un peu de fumée permettant de croire qu’il reste de la vie. Désert. Loïc suppose que la population s’est amenuisée au même rythme que les ressources en charbon, doucement, irrémédiablement. Puis l’abandon. Le guide confirme et annonce une petite escale surprise pour découvrir ce typique village soviétique en terre norvégienne. Une anomalie historico-géographique, s’amuse-t-il. En effet, l’arrêt n’était indiquée sur aucun dépliant. On avait parlé de blanc, de nature, d’air pur, de magie stellaire. Mais bon.

Le bateau accoste à un semblant de berge aménagée. Sorti de nulle part, un vieil homme approche. Il aide les quelques touristes éberlués à descendre sur la cale humide et glissante. Dans un français approximatif, l’homme raconte l’histoire des lieux. Ville communiste érigée en terres nordiques. Les grands jours, l’arrivée dans ce paysage merveilleux, la construction de la mine, l’entrain. Le rêve soviétique. Puis le déclin. Des ressources bien moindres qu’espérées. Puis l’abandon, en enfin la désertion. Il explique qu’avec quelques rares amis, ils essaient, grâce au tourisme, insiste-t-il lourdement, de faire vivre cet endroit hors du temps et de l’espace. Pour ce qu’il est, ce qu’il représente et symbolise. Et sa beauté, aussi, d’une certaine façon. Il était mineur, forcément. Aujourd’hui il fait visiter la mine, c’est sa deuxième maison. Il espère en faire un futur parc d’attraction, vous verrez ça sera extra. Mais il se fait vieux et le temps presse. Impatience d’aboutir un projet merveilleux pour faire venir ou revenir les jeunes, difficulté du corps à assumer les projets des derniers occupants. Son dos surtout. Sans apitoyer, il tire quelques signes de compassion. Juste la dose cherchée. Son rêve ultime, amener les visiteurs au fin-fond du trou et voir le village renaître. Mieux, à nouveau entendre les rires d’enfants dans la cour de l’école aujourd’hui fermée. Mais c’est déjà très chouette ce qu’on a réussi à faire, hein, vous verrez. Ces yeux essaient de briller à défaut de convaincre vraiment.

Sortie d’un chemin escarpé, une femme approche d’un pas vif. Cheveux longs et bruns, le teint hâlé par la dureté du climat. Loïc est figé. Des airs de Russie, de méditerranée aussi. Et des yeux bruns. Quels yeux. On dit de lui que les siens sont d’un bleu mystérieux, mais là. Un mélange de noir et de marron, ténébreux et doux à la fois. Elle s’excuse pour son retard et prétend finir à l’instant une fournée de délicieux gâteaux. Elle reprend son souffle puis, posément, se présente. Un sourire éclatant au visage. Presque trop. Son excellent français surprend. Après les formules de politesse et bienvenus d’usage, elle explique pourquoi elle vit là, ou plutôt pourquoi elle est restée. Questions réponses suscitées avec beaucoup d’habilité.
Ses parents sont venus il y a 40 ans déjà, elle était encore enfant. Mais déjà passionnée de photographie. Un jour on lui a offert un appareil magique. Il suffisait de regarder dans l’œilleton, d’appuyer sur le bouton, et une feuille sortait. Alors, on attendait quelques minutes et ce qu’on avait vu était imprimé sur le papier. Magique. Voir, et transmettre, et provoquer des réactions. C’était le premier plaisir. Et ici, il y a de quoi faire question émerveillement et paysages. Elle a tout de suite compris que ses parents l’avait emmenée dans un endroit où elle pourrait faire des photos à foison. Cela suffisait à son plus grand plaisir. Elle ne photographie plus mais maintenant elle peint, vous verrez. Un peu comme sa mère en fait.

Sa mère, artiste franco-italienne était tombée amoureuse d’un beau grand russe, son père. Improbable rencontre d’un échange linguistique. Sur un coup de tête, elle avait tout quitté et s’était installée avec lui, à Moscou. Elle était peintre, puis enseignante. Professeure en arts plastiques là-bas, professeure en tout ici, en Norvège. Jeune couple, ils étaient portés par l’envie de vivre au cœur de la nature. Malgré la mine, ici, pour voir comment l’idéal soviétique pourtant vieillissant pouvait associer l’expansion économique et l’harmonie entre l’homme et son environnement. C’était la promesse. Encore une. Petite leçon d’histoire.

Elle a donc grandi ici entre colline et rivière, au rythme de l’activité de la mine et des variations du climat, entre les longues et douces journées d’été et les hivers sombres et froids. Ses frères et sœurs sont nés là, ont grandi, sont partis. Vers d’autres horizons plus réalistes. D’autres renoncements peut-être. Elle, est restée. S’occuper de ses parents aujourd’hui décédés. Et voir ses deux jeunes filles quitter le nid pour rejoindre l’occident. Puis son mari, fils d’un autre mineur, forcément, parti aussi, essoufflé par les longues nuits d’hiver. Elle est restée parce que sa vie est ici, une terre qu’elle a tant photographiée, dont elle s’est tant imprégnée et inspirée. Et aujourd’hui portée par l’espoir d’apporter un nouveau souffle au lieu. Aussi, sans se l’avouer vraiment, l’espoir d’un réel souffle au sens de sa propre existence. Loïc devine qu’elle doit se croire vieille. Elle est pourtant si belle, et si vivante. Pas exubérante, juste profondément vivante. Ces yeux en témoignent. Ça se sent.

Un silence, des regards dans le vide, puis des sourires de diversion.

L’homme s’impatiente, il lui a dit mille fois de ne pas raconter sa vie. Elle se contente de répondre aux questions. Mais à chaque fois c’est trop. Il sent le groupe lui échapper. Leur échapper. Et avec eux le peu d’argent que ces touristes auraient consenti à céder. Ils sont là pour le business, pas pour la belle histoire qui fait pleurer. Enfin si, mais pas trop. Il l’interrompt et propose la visite guidée de la mine. C’est juste là, vous allez voir c’est vraiment chouette. Les yeux se lèvent au ciel, se croisent, les têtes se baissent.

Après un long silence gêné, le responsable de l’excursion dit que bon, l’heure passe, c’est pas tout ça. Il fait remonter tout le monde à bord et promet que si on se dépêche, plus haut en amont, ils verront des morses, et peut-être même des ours blancs. Ça manque de conviction mais personne ne se fait prier pour partir. Ne pas s’émouvoir ni s’attacher. Allez on repart, on sourit gêné, parce qu’on a d’autres choses à voir. Et pourquoi pas, puisque la météo est favorable, une aurore boréale.

Loïc souhaite rester. Il insiste. Vraiment. Il se surprend à défendre son désir incommensurable de passer le reste de la journée ici. Avec elle. Ça, il ne le précise pas. Il argumente la curiosité des lieux, l’envie de comprendre. Après de longues palabres sous les regards surpris, il obtient une escale au retour. On le récupérera en toute fin de journée. Montres synchronisées. Merci. Et surtout, bien attendre sur la cale à l’heure dite. Oui oui promis, merci encore.

L’homme, dépité, s’est déjà éloigné. On l’aperçoit encore s’enfoncer dans le village, d’un pas lourd. Loïc le regarde disparaître, épaules carrées, dos voûté, tête basse.

Linda culpabilise un peu. Linda, c’est le prénom qu’elle vient de donner à Loïc. Elle lui dit qu’il ne va pas rester là sans rien faire et lui propose de venir manger un gâteau et voir ses peintures. Parce que, comme sa mère, elle est peintre aussi depuis qu’elle ne fait plus de photo. Loïc rougit et accepte. De toute façon il est resté pour ça.

Il la suit sans un mot, et approche de ce qui semble être un grand atelier. Apparemment tout en bois. Elle ouvre la porte et se dégage pour l’inviter à entrer. Il entre, fait un pas et s’arrête. C’est la stupeur. Des tableaux partout. Accrochés aux murs, entassés le long des plinthes, il y en a des dizaines. Ou plus encore. La pièce est immense. Côté sud, une verrière. Étonnant sous ces latitudes. Elle entre et rit. Surprenant n’est-ce pas ? Au fond de la pièce, une sorte de bar, une porte et une pièce qui semble être la cuisine. Mais c’est tout au bout. Parce que là, devant, plusieurs petites tables probablement installées pour recevoir les quelques touristes qui s’aventureraient jusqu’ici. Sur sa droite, tout un espace est rempli de toiles vierges, de pots, de pinceaux.

Effectivement ça sent le gâteau sorti du four. Sans qu’il ne l’ait vue disparaître, Linda revient de la cuisine avec un plateau. Elle l’invite à s’asseoir et lui offre du gâteau et du thé. Un peu gêné, il accepte, évidemment.

La bonne humeur de Linda le touche. Il sourit et balbutie que oui, il ne s’attendait pas à trouver un tel endroit dans ce village. Et même un tel village dans ce paysage. C’est magique, balbutie-t-il maladroitement.

Elle le remercie et s’assoit, puis commence à parler. Tenant son bol de thé bien chaud dans ses deux mains, il l’écoute, l’observe. Ou l’admire. Il ne sait plus vraiment. Il se noie dans ses yeux brillants. Elle raconte que pendant des années une amie lui a expédié du matériel photographique. Mettre sur pellicule, sous cadre, l’extraordinaire éclat des aurores boréales. Derrière le village, dans la blancheur, ou même ici, sur la mine, profusion d’éclats de ciel et de métal, Elle en expose dans la mine. Mais avec l’avènement du numérique, tout le monde s’improvise photographe. Au même moment et inconsciemment aussi, elle s’est tournée vers le polaroid. Le besoin de se démarquer dans un style qui lui est propre, un peu aussi pour renouer avec ses tout premiers clichés d’enfant. Un univers. Son univers. Complexe, mais paradisiaque. Plus de douceur, plus feutré, envoûtant. Il la croit volontiers. Elle s’excuse, s’absente quelques instants dans la cuisine et revient avec quelques photos. Toutes prises au polaroid. Des aurores boréales. Loïc la couvre d’éloges sincères. Quelle beauté. Quelles photos ! Quel univers ! Son atelier, son monde. Elle. Sublime.

Elle interrompt son flot de mots plus flatteurs les uns que les autres. Trop émue ou gênée, elle préfère redescendre sur terre. L’instant est trop émouvant pour être accepté. Elle sait que bientôt, il repartira avec son enthousiasme et l’éclat humide de ses yeux bleu gris. Alors elle préfère éteindre la flamme qui pourrait oser s’aviver. Parce qu’on ne sait jamais. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois. Et à chaque fois elle éteint, pour ne pas raviver de plaies encore trop vivres, pour ne pas trop souffrir des indéniables départs. Et pourtant ça brûle déjà intensément, là, devant lui. Vite, passons.

Elle reprend donc le contrôle et explique que de toutes ses photos Polaroid, il ne reste que ce qu’il tient entre ses mains. Les autres ont été vendues à Moscou. En plus des tirages qu’on peut voir dans la mine. Elle explique que, comme elle le disait tout à l’heure, depuis quelques temps, faute d’argent, elle ne photographie plus. Elle peint. Elle a troqué tout son matériel contre des toiles, des pinceaux, de la peinture à l’huile. Sur les traces de sa mère, aussi. Elle peint des aurores boréales. Les aurores boréales au polaroïd sont belles, mais le public susceptible d’acheter les photos est compliqué à atteindre : elle doit se déplacer, exposer, ou alors gérer de la vente par internet, impossible à organiser d’ici évidemment. Elle préfère aujourd’hui peindre beaucoup et vendre pour moins cher aux touristes de passage. Pragmatisme ou résignation. Un peu des deux. Elle peint donc sans discontinuer. Uniquement des aurores boréales. Elle s’est prise au jeu, pour s’évader aussi. D’ailleurs, les aurores boréales en peinture, c’est plus vendeur que les ours ou les morses. Comme on peut le voir sur les photos que Loïc tient entre ses mains délicates, les effets de ces phénomènes naturels sont assez troublants, tant sur la mine que dans le village ou au dessus de la colline. Elle essaie donc désormais de restituer tout cela sur des toiles, avec de la peinture à l’huile. Loïc lui dit que la force de l’artiste est de transmettre la puissance de ce qu’il voit sur un support, et ce quelle que soit la technique employée. Qu’en fait, le tableau, la toile, le tirage, ne sont qu’un témoin de ce que l’œil a capté à un moment donné. Mais de manière sublimée. Il plonge alors ses yeux dans ceux de Linda et se dit qu’avec de tels yeux, un tel regard, forcément, n’en ressort que du sublime. Il se reprend et avoue en riant préférer le polaroïd.
C’est tout le sens de leur conversation. La place du photographe, celle du peintre, celle de l’artiste. L’artiste sublime ce qu’on peut voir. Tout le monde peut s’improviser photographe avec les nouveaux outils : tablettes, téléphones, notamment. Tout le monde peut capter sur numérique la beauté d’un lieu et sa lumière. Tout le monde s’empressera de s’en flatter sur les réseaux sociaux, et tous les amis diront que c’est beau. Soit. Mais l’artiste lui, ne restitue pas seulement. Il sublime. Qu’il se soit orienté vers une technique plus ou moins originale ou complexe, ou juste par sa façon d’utiliser les plus technologiques des outils, son talent sublimera l’observation. Cela sauvera l’artiste : son talent. Et Linda en a. Et pas seulement. Oh non, pas seulement.

Elle sent que Loïc se laisse séduire par la situation. Elle en est flattée mais estime à nouveau que c’est trop dangereux. Pour lui surtout. Elle en sait peu de sa vie mais il ne fait que passer, et doit ne faire que passer. Le moment lui plaît, certes, elle se sent vivante. En vie. Envie. Se laisser aller et en souffrir encore plus à son départ ? Stopper tout de suite les élans émotionnels et étouffer sur le champ l’envol de papillons qui se prépare au creux de l’estomac. Deuxième extinction. C’est dur.

Elle parle de ses toiles, de sa frénésie. Rester factuel, surtout. Regardez celle-ci, puis celle-là, puis encore la grande sur le mur là. Elle peint partout, mets en exergue tout support où se pose la lumière des ces aurores boréales. Sur la montagne, sur la mer, au milieu de la mine. Toujours des aurores boréales. En profusion. Elle parvient à survivre avec la vente de ses tableaux. Le peu de bénéfices qu’elle en ressort aide à la construction du parc. C’est peu. Et long. Loïc succombe littéralement. Pas de pitié, juste d’admiration. Non, ce n’est pas de l’admiration. Enfin si, aussi, mais autre chose. Il devine une âme en fusion. Sans contrôle, il laisse la sienne s’y fondre et confondre. Elle lui parle de la mine, du projet un peu fou. Ce projet de parc d’attraction, parce que la nature meurt et qu’il faut trouver autre chose. Alors ils ont réussi à convaincre la compagnie de faire une halte ici. Elle y croit un peu. Juste le peu nécessaire pour persister. Loïc ose lui dire que le projet est beau, voire tentant.

Elle fait semblant de ne pas relever et explique à Loïc qu’il n’a rien manqué à rester au village, que les autres touristes ne verront pas grand chose de sensationnel plus haut. Comme s’il avait un doute sur son choix venu comme une pulsion. Elle lui raconte le jeu qui se fait depuis quelques mois pour compenser la raréfaction des observations animales : le ramassage des déchets plastiques. En fait, au lieu de voir comme la nature est belle, on répare les méfaits de l’homme qui la dégrade, et on abreuve les touristes de discours sur la beauté de notre planète. A défaut de montrer, on en cause. Et on culpabilise suffisamment pour mobiliser les voyageurs. A chaque passage, le bateau peut ramener jusqu’à quinze kilos de déchets en tout genre. Loïc se fout de la nature et de son état là, en cet instant. Linda comprend et repart sur les aurores boréales. Elles, au moins, seront toujours là. Elle pourra s’y évader. Il parle de longs moments de photo, de paysages, de l’URSS, de sa vie un petit peu, si peu, si peu d’intérêt. Ils sont juste bien, là. Ils se tutoient finalement. Un moment à eux, une bulle de bien.

Alors que le ciel s’assombrit vraiment, on entend au loin le bateau revenir. Déjà ? Ils se font face depuis plusieurs heures. Sans s’en rendre compte. Loïc panique. Non, pas maintenant ! Pas là ! Linda lui dit qu’elle croit entendre le bateau venir le chercher. Comme si Loïc ne s’en était pas rendu compte.
En silence, il sortent et se dirigent lentement en direction de la cale. Loïc sent son cœur battre comme rarement, la gorge se serre. Il devine Linda derrière lui. Il s’arrête et regarde le bateau accoster. Pas un bruit. Linda est derrière lui, s’est arrêtée aussi, ne dit rien. Il avance encore un peu.

Dans le ciel, des couleurs chatoyantes apparaissent. Une aurore boréale, glisse Linda la voix tremblante. Loïc aperçoit les autres touristes se précipiter sur le quai pour observer le phénomène, appareils en main.
Loïc se retourne. Linda regarde le ciel. Loïc regarde Linda. Elle n’ose croiser son regard et s’évade dans les vagues lumineuses et colorées. Il reste fixé sur ses pupilles. A travers ses yeux à elle, il devine les lumières boréales. Son regard transmet. Sublime. Sans support, sans toile, sans photo. Par ce qu’elle est. Il voit la beauté du monde dans les yeux de Linda. La beauté de ce qu’il n’a jamais vu. Il voit les émotions de son regard. Il voit le talent. Il voit l’amour. Il voit. Enfin. Il comprend.

Elle est à cinq mètres à peine. Les lumières s’affaiblissent au bout de quelques minutes, semble-t-il. Les yeux de Linda, humides, se tournent doucement vers lui.

Il s’approche, tout près, pose ses mains doucement sur ses joues. Il plonge ses yeux sur ses lèvres, puis y pose les siennes. Elle se surprend à se laisser faire. Il l’embrasse doucement. Il sent une larme couler sur la joue de Linda et atteindre sa peau. Il glisse ses lèvres le long de sa joue, puis les pose sur une paupière, et l’autre. De ses pouces, il essuie les douces pommettes, l’embrasse à nouveau.

Linda, je veux rester près de toi. Je veux vivre la vie à travers tes yeux d’artiste. Elle ne dit rien. Baisse les yeux. La sirène du bateau retentit. Il faut y aller. Les yeux noyés de larmes, elle balbutie. Loïc, je suis vieille, tu as une vie à construire, des projets. Vivre ici est impossible. Sois raisonnable. S’il te plaît, va-t-en. Loïc fond à son tour. Il la serre dans ses bras, elle s’y blottit. La plus belle rencontre de sa vie, le plus beau moment de cette journée et, d’ici quelques secondes, le pire.

Elle lui glisse à l’oreille. File, ta vie t’attend.

Il se tourne vers le bateau. S’y dirige doucement. Quelle vie ? Son quotidien ne lui apporte que le spectacle banal d’une vie ordinaire. Travail, loisirs, vacances. Et ainsi de suite. Sans émotion, sans espoir autre que celui d’un jour rencontrer la femme qui sublimera son quotidien. Sans espoir autre que celui d’un jour la rencontrer ! Sans espoir autre que Elle. Il s’arrête. Se retourne. Bras ballants, il jette un regard intense à Linda. Il perçoit encore la force de son regard. La beauté dans laquelle il pourra se lover et se sublimer.

Le guide hurle au départ imminent.

Loïc laisse son sac tomber au sol. Linda le regarde, ne bouge pas.

Sublime Linda.

novembre 8, 2017