Si c’était un signe

Retour du marché. Son casque sur les oreilles, bulle de rien, juste le bruit de la pluie sous les pneus des voitures. Il tire son chariot à roulettes. Un rayon de soleil ose fendre les nuages dans une fragile accalmie. Il lève les yeux, comme un réflexe de tournesol, près à saisir la moindre lueur de vie qui vient à lui, puisqu’il n’a plus la force d’aller à sa rencontre.

 

Et là, un flash. Deux enfants jouent, manteaux bonnets, écharpes au vent. Le soleil s’en approche doucement. Les adultes discutent appuyés sur la rambarde du canal. Un tableau se prépare. La lumière sera parfaite. Les sujets n’en partiront pas. Doisneau n’aura qu’à bien se tenir. Quel plus beau moment, juste au seul instant de la journée où il aurait levé les yeux au delà de ses idées sombres ? Même un sourire, certes discret, parvient à s’imposer. Si c’était un signe ?

 

Il hâte le pas. Puis court. Le calcul est vite fait : deux minutes max pour rentrer, déposer les courses, prendre l’appareil photo, revenir toujours en courant, et, discrètement, se poser à l’endroit parfait pour figer la scène. Puis rentrer, la traiter, l’envoyer sur les réseaux sociaux, se vanter d’avoir saisi l’instant, à défaut de l’avoir construit. Ou pour l’avoir laissé passer.

 

Il court donc, grimpe l’escalier, guette le ciel et la lumière. Il jette ses courses, son casque, saisit son appareil photo, puis vérifie la batterie. Tout est parfait. Il redescend, et fonce. Il arrive au bout de la rue. Ralentir, faire baisser ses pulsations. La famille est toujours là, le soleil du matin aussi. Les reflets dans les flaques, la petite brise. Vraiment parfait. Instinct vénal : et si cette photo était LA photo ? Les adultes sont deux hommes. Le papa et le tonton ? Les parents de fait à défaut de loi ? Parfait ! Voilà un cliché qui alimentera les fantasmes sociétaux : d’aucuns analyseront peut-être les postures enfantines. Il en rit même déjà. Si c’était un signe ? Il n’avait pas imaginé qu’une journée qui s’annonçait si insipide pourrait lui offrir un tel moment.

 

Mais là, déjà prendre cette photo. Se ressaisir. Il s’assoit sur un banc assez loin pour être discret. Idéal : l’écran de l’appareil répond à ses plus fous désirs : lumière, attitudes, insouciance, sérénité, joie, reflets des arbres rougis par l’automne. Tout y est. Et il en est, pour l’instant, le seul témoin.

Plusieurs prises, et hop. C’est dans la boîte. Instant figé.

Il repart tranquillement. Puis accélère. Vite, travailler les photos, choisir la meilleure, jouer les contrastes et couleurs, dimensionner. Et ça sera parti !

Le câble USB est là, vite il branche l’appareil photo à l’ordinateur toujours allumé. Allez allez… Démarrer-ordinateur et… et ? Alors ?

 

Alors. Alors l’appareil n’avait pas de carte. La photo n’a pas été prise. Pas gravée. Rien. Raté. Encore et toujours.

Il pleut à nouveau.

De cet instant, il ne fut que témoin passager. On le rassurera en lui disant qu’il a su profiter du moment sur le moment, que d’autres n’auraient pas su. Les plus coriaces tenteront de lui faire croire que ce n’est peut-être pas un hasard si c’est lui qui a pu être là quand le ciel et le soleil ont offert un tel décor au moment propice. D’autres iront même à lui dire que ce n’est pas un hasard, que c’était pour lui faire ouvrir les yeux. il répondra poliment peut-être.

Le soleil est parti. La pluie redouble et perle sur les carreaux de la fenêtre embués par son souffle court. Il entend passer le bus. La ligne 1, ce samedi matin.

Si c’était un signe ?