Sur la crête

La pandémie de coronavirus met l’économie du monde en pause et ouvre de nouveaux horizons. La pollution diminue drastiquement. De nouvelles solidarités émergent. Les petits commerces alimentaires, les marchés bio, croulent sous les demandent de paniers remplis de produits sains et locaux. Le monde découvre même l’utilité sociale de nombreux métiers. Chouette. Voilà pour le positif.

Car relativisons : la vie en société ne se limite pas aux métiers et produits nécessaires au fonctionnement matériel de la société. Et il ne faudrait pas, au nom de la reconnaissance légitime (et à reconsidérer économiquement) envers les professions jusque-là méprisées, oublier ceux qui nourrissent la beauté du monde, à commencer par les univers artistiques.

La période de confinement est présentée comme un moment de transition vers un monde qui ne sera plus celui d’avant. Soit. Alors que vivons-nous et que préparons-nous? Les associations caritatives sont à l’agonie. Les violences familiales explosent. La Situation sociale de certains quartiers est calamiteuse, de véritables drames se jouent sous confinement. Penser l’après est un réel luxe, vraiment, quand si nombreux tentent juste de survivre et ne souhaitent qu’un retour (relativement) apaisé à l’avant. La nature, contrairement à ce qu’on pourrait croire, subit de violents assauts hors du contrôle citoyen des militants attentifs, avec la complicité du gouvernement (autorisation d’épandage près des habitations). Eau et rivières de Bretagne s’inquiète d’ailleurs de l’absence des pêcheurs et autres randonneurs, vigies de facto de la bonne santé des forêts et cours d’eau. Le confinement favorise la délinquance environnementale. Et si les citoyens sont confinés, le monde orwellien fantasmé par nos gouvernants, lui, se porte bien. Pour exemple cette commande de drones de surveillance. Ou encore l’implantation dérégulée des antennes relais. Ce à quoi on peut ajouter le retour en force du plastique à usage unique et des lobbies qui en encourage la profusion. Et, pendant ce temps-là, les citoyens non seulement humiliés à s’auto-autoriser une sortie quotidienne pour respirer un peu sont parfois soumis à l’arbitraire de contrôles de police à géométrie très variable. Petits pouvoirs sadiques. Sur le plan économique, le ministre de tutelle annonce que le peuple retrouvera sa dignité dans le travail (!?) et le medef et la Banque de France préviennent que la perfusion momentanée actuelle sera à rembourser. Bref, ni le confinement aussi utile soit-il sur le plan strictement sanitaire, ni l’après, que les gouvernements font plus que fantasmer, ne font rêver. Le dossier thématique de Reporterre sur la crise en cours apporte d’intéressants éclairages.

On pourrait se dire que le temps de la réflexion imposée invitera à s’émouvoir des solidarités naissantes et, qu’ensemble, nous allons construire ce nouveau monde merveilleux fait d’amour, de sourire et d’embrassades une fois la pandémie terrassée par notre citoyenneté vigoureuse et patriote. Amen. Déjà, il faut être en situation d’avoir le temps et les conditions pour se poser et repenser un après. On n’est pas sous les bombes ni tous à la rue ou étranglés par une situation économique personnelle calamiteuse, on ne vit pas tous les mêmes situations de stress financier ou de cloisonnement. Et, de plus, la population n’aspire pas forcément à une émergence des solidarités et de l’entraide. Ni même à un monde juste et un environnement sain. L’expédition farwest de Brétignoles opérée par les autorités, avec l’appui de 70 résidents locaux, en atteste. On peut aussi se souvenir de la constitution avortée d’une milice de chasseurs tentée par un préfet ou encore l’appel à délation lancée par une maire. On peut conclure que la délation, grande tradition française, est soutenue aujourd’hui par ….43% de la population et, accessoirement, sature les appels à police secours.

Revenir au monde d’avant est mortifère. Donc de toute façon notre société doit changer. Même dans cette adversité au pouvoir et diffuse dans la population. Au niveau des valeurs. Et ne doit donc absolument pas être abandonnée aux financiers avides de contrôles, de pouvoir et de haine de l’autre.


Dézoomons un peu. La situation est limpide : le monde d’avant générait la mort relativement imminente, sinon de la vie sur Terre, au moins de l’espèce humaine en entrainant dans son sillage une multitude d’autres qui n’ont rien demandé. Il est donc temps, à tous points de vue, de reconsidérer le logiciel et prendre les mesures qui s’imposent. Poser la question de l’impact social, sanitaire et écologique de chaque décision politique, chaque financement, chaque loi organique. Il faut à toutes échelles sacraliser la nature. Eriger en dogme la protection de la vie sur Terre. C’est le seul leitmotiv réellement sérieux à considérer au regard du cataclysme en cours, cataclysme qui fera passer l’épisode covid-19 pour une anecdote sanitaire.

Oui, bon, et donc?

Et donc le temps est venu. Par l’infime brêche que le Covid-19 impose.

La crise actuelle démontre qu’au nom de contraintes sanitaires, on est capable collectivement de faire des « sacrifices » économiques lourds et de remettre en cause certains dogmes. La moitié de l’humanité accepte de renoncer à ses libertés de mouvement. C’est vertigineux. Et, évidement, exceptionnel.

Nous montrons donc que, pour raison sanitaire, nous sommes capables de renoncer à nos libertés, certes pour un temps donné. Pourquoi ne serait-il pas possible, pour des raisons dogmatiques de préservation de la vie sur Terre, que nous sommes tous désormais capables de comprendre, de drastiquement limiter les attitudes les plus mortifères ?  Exemple : limiter les vols internationaux par avion, interdire les vols intérieurs. Aux Etats-Unis, au nom de la liberté individuelle, nombreux sont ceux qui contestent le confinement. Encore plus nombreux sont les citoyens atterrés par les encouragements de Trump à manifester contre l’obligation de rester chez soi. Parce que la conscience collective a accepté le fait scientifiquement prouvé que, pour éradiquer une pandémie, il faut limiter massivement la propagation du virus. Au problème posé scientifiquement, une solution tout aussi scientifique, fusse-t-elle liberticide. La science fait depuis longtemps état de l’extermination en cours de la vie sur Terre. Alors après un#restezchezvous, en quoi l’instauration d’un #restezausol serait-elle désormais inconcevable? Les exemples de comportements adoptables à instaurer par les législateurs sont nombreux. Mais elles doivent passer par un changement de paradigme, et avant tout, donc, la sacralisation de la vie sur Terre.

Dans un monde gouverné par Macron, Trump, Bolsonaro, Poutine, Johnson et les autres, il est difficile d’imaginer une remise en cause radicale du monde en cours. Les gigantesques incendies en Amazonie ou en Australie, les guerres, les famines, rien n’y change rien. Et les mesures annoncées de sauvegarde des industries passées n’annoncent rien de bon, si tant est qu’on eut pu attendre quoi que ce soit des gouvernants actuels.


Alors rezoomons vraiment.

Il nous parait difficile de trouver un chemin individuel vertueux dans un marasme collectif aussi gigantesque. Et, de plus, d’y faire tâche d’huile. Et pourtant.

Et pourtant nous constatons que les lois prétendues incontournables du marché ne le sont peut-être pas tant que ça. Que lorsque dans une frileuse indécence, l’occident craint pour la santé de sa population, les mesures de protection les plus impensables sont permises, Et, mieux, acceptées ! Les catastrophes écologiques majeures, les guerres, les famines, ou plus localement les morts dans la rue, ne sont pas des fatalités mais bien des choix et arbitrages politiques perpétrés au nom de dogmes. Quand, il y a quelques mois, nombre de manifestants réclamaient la diminution drastique du trafic aérien, il leur était rétorqué que c’était complètement impossible, que c’était systémique, que c’était comme ça, que personne n’y pouvait rien. Les lois du marché érigées en destin divin. Et pourtant, sur décision politique de confinement, le trafic aérien s’est effondré. Ah? Tiens ? Alors réinventons, rêvons! Parce qu’en fait, en vrai, peut-être que rien n’est impossible.

Il faut reconnaître que les forces contraires sont actives. Nous sommes sur une ligne de crête. Ou nous apprenons à chercher un monde harmonieux et viable à l’échelle de la planète, ou nous apprenons à survivre sous contrôle permanent sur le chemin qui nous conduisait vers les abimes. Alors puisqu’il parait que rien ne sera jamais pareil, quel autre désirons-nous réellement ?

Plutôt que de définir un rêve inaccessible qui nous conforterait dans l’idée de ne pas chercher à l’atteindre, pourquoi ne pas simplement se débarrasser de ce qu’on n’assume individuellement plus ? Sans reprendre la métaphore éculée du Colibri qui se fout des autres espèces trop lâches pour faire leur part contre l’incendie, peut-être conviendrait-il de réaliser sa propre part certes, mais aussi la partager, encourager celles des autres, essaimer, valider, applaudir, creuser, inventer. Mais aussi condamner et fustiger le jenfoutisme, oser se fâcher, et construire les véritables liens, les véritables liants. Et finalement prendre le virus au mot : faire contagion. Car jamais la population n’a été aussi prête qu’aujourd’hui à reconsidérer le système planétaire en place, pour la simple raison que d’une part ce système n’a jamais été aussi clairement ébranlé, et d’autre part l’impact de son dysfonctionnement n’a jamais été aussi impactant sur l’humanité. Il est donc temps. La brèche, aussi infime soit-elle, est ouverte.

Dans un Tedx présenté avant la crise que nous vivons actuellement, le sociologue Erwan Lecoeur propose quatre étapes au changement. 1-Apprendre, 2-Agir et expliquer, 3-Se rassurer, 4-Innover et raconter. Pour illustrer sa théorie je vais zoomer encore et prendre avec (je l’avoue) une certaine prétention, un exemple infiniment perfectible mais qui a l’avantage de m’être familier : le mien. Nous avons choisi de vivre ici sans grande conscience militante. Un coup de foudre pour le manoir, sans réfléchir à l’immensité du travail à y réaliser. Je n’avais que très peu, dans ma vie, planté de clous et jamais tenu la moindre binette. Tout ce que j’y ai effectué depuis cinq ans m’était tout simplement inconcevable, et même pas forcément sensé. Il a donc fallu apprendre; la conscience et le plaisir et, finalement, le sens accompagnant l’apprentissage. Tout est donc venu par le fait d’avoir eu la chance de croiser le chemin de cette maison et la conscience du ressenti d’y être définitivement à notre place. Tout était à y inventer, il fallait juste oser faire le choix de l’accepter et donc, depuis :
Apprendre : le bricolage, le jardinage, la peinture, les oiseaux, les fleurs, la taille, la plomberie, la soudure, l’électricité, le tronçonnage, l’apiculture, la sociabilité, les réseaux amis.
Agir et expliquer : aux hôtes ou visiteurs le sens à tout ça, les sens, le toucher de la terre, l’odeur des fleurs, la vue des couleurs des oiseaux, les ressentis, le chemin, les délices des fournisseurs. Expliquer leurs méthodes, expliquer les liens. Le pourquoi, la signification, le sens. La direction.
Se rassurer : poster des photos, sourire aux commentaires, faire sourire les visiteurs. S’en nourrir. Intensément.
Innover et raconter : creuser de nouvelles perspectives, une recherche d’autonomie, apprendre de nouvelles techniques, expérimenter, lire beaucoup, réinventer un modèle économique si les chambres d’hôtes périclitent au fil des pandémies successives. De nouveaux liens à créer, en enrichir d’autres, forcer les barrières de la timidité et dépasser les complexes pour enrichir les réseaux (L’écocentre, Les paniers du bocage, l’Amante Verte, et tout ce réseau de compétences et d’humanité inspirantes), ou encore apprendre la vigilance citoyenne par Disclose (qui propose de nombreux outils pour prendre part active à l’enquête de terrain). Les perspectives ne manquent pas pour être au monde.

Et donc boucler sur ces quatre étapes pour en faire toujours plus et mieux. Pour qu’au-delà de faire exemple (telle n’est pas la prétention) cela génère non plus des jalousies ou des aigreurs, comme trop souvent, mais d’autres envies de faire ou d’oser. Et raconter, comme au sein même de ce texte. Des viralités. Forcément différentes, contextuellement, mécaniquement. Des envies de lutter aussi, de contester, de se lier dans les combats qui ne manqueront pas. De se poser des questions. De penser ses actions et leur impact.

Ce qui vaut pour nous, ici, vaut pour tant de monde dans bien d’autres domaines. L’idée n’est pas de suggérer l’abandon d’une vie insensée (dépourvue de sens), mais d’en chercher un, de sens, même infime, et entamer, même petitement, un changement vertueux. Et expliquer ces changements, pour donner idée et envie, etc. C’est viral et vital. C’est local et global. Les possibilités d’action ne manquent pas pour faire sens dans le monde qui nous attend.

Donc, de fait, indéniablement, cette pandémie nous oblige.

Nous ne pouvons pas revenir au monde d’avant sans prendre conscience du marasme qu’il générait. Nier nous est désormais impossible. Sinon pour le cautionner. Ou plutôt : nier consiste à le cautionner. Prendre position est nécessaire, il va désormais falloir l’assumer. Dans chaque action qui ne s’impose pas : prendre un avion ou acheter une tranche de jambon. Commander une babiole chinoise ? Vraiment ? La conscience à soi, selon ce qu’on peut, ou pas.

Alors, même si de nombreux signes aussi réels que symboliques laissent penser que la chute du mauvais côté de la montagne est déjà vertigineuse (au nom de la sécurité : interdiction d’enterrer nos morts, contrôle numérique des populations),  de quel côté allons-nous collectivement dévisser pour de bon de cette crête ? Comment allons-nous individuellement y contribuer ? 1984 et Soleil Vert ? Ou allons-nous (nous, l’espèce humaine) saisir ce qui ressemble à une ultime chance de proposer un monde vivable non pas aux générations futures mais aux deux ou trois décennies tout au plus qui s’offrent encore à nous si rien de positif ne ressort de l’épisode actuel ? Il va falloir prendre position et entamer ce changement sans délai, individuellement et collectivement. Faire sens.

Jusqu’à ce que vie s’ensuive.