Vernissage

Ils se sont rencontrés à un vernissage, dans une galerie branchée de Ménilmontant. C’était dans le cadre d’une exposition collective d’artistes de tous horizons qui avaient la particularité de tous avoir le même âge : cinquante ans. C’était une fantaisie du galeriste lui-même quinquagénaire, une sorte de cadeau qu’il se faisait. Mélange de sculptures, de photos, de peintures.

Lui est de Tours et a peu bougé, elle pure parisienne depuis sa tendre enfance. Il est peintre, elle photographe. Lui peint à l’aquarelle, elle travaille le polaroid. Ils ont tout deux été subjugués par leurs œuvres respectives, bien au delà de l’esthétisme, même si ce fut le prétexte idéal pour entamer la conversation, une coupe à la main, dans le brouhaha des rires gras, sourires courtois et autres politesses de circonstances.

Tous deux se sont un peu écartés de la foule pour discuter de leurs œuvres. Effectivement, des similitudes font évidence : une atmosphère feutrée, un univers doux et envoûtant. Et une même force. De l’art.
L’effet du polaroid donne la sensation que l’artiste a posé un voile pudique sur son sujet. Un voile que le spectateur est invité à soulever pour découvrir le message, l’esprit de l’image. De son côté, par la légèreté et les traits diffus de son pinceau, l’aquarelliste propose une même invitation. Un flou préalable à l’éveil de la curiosité puis à la divulgation d’une intention, à la sublimation de ce que lui comme la photographe propose. C’est un peu l’objet de leur conversation : l’artiste sublime ce que tout à chacun voit sans voir, regarde sans forcément comprendre. Aujourd’hui, avec le numérique, les tablettes, tout le monde peut s’improviser photographe et s’en enorgueillir sur les réseaux sociaux en quelques secondes. Et même susciter des vagues d’enthousiasme, de clics, de pouces, tout aussi spontanées. Ça n’en fait pas de l’art pour autant. C’est moins évident avec la peinture, mais ils conviennent qu’elle pâtit aussi de la saturation d’images. D’un ton caricatural, il ose : « Oui mais nous, nous sublimons, nous explorons, nous révélons ! C’est ça notre talent, c’est ça qui nous sauvera ! Bon, nous devons quand même nous réinventer sans cesse aussi…  »

Construire une identité, la faire évoluer, l’adapter. En effet, c’est ce qui sauvera l’artiste. Eux ont trouvé dans leur pratique respective une subtilité qui, pour l’instant, leur correspond. Et tous deux s’accordent à dire que cette volonté de juste suggérer tout en sublimant est d’ailleurs précisément ce qui les a forgés en tant qu’artistes. Montrer et cacher, attirer et retenir. Provoquer le désir et l’imagination. Transmettre les émotions provoquées par l’observation. Ils sont en phase. Mais c’est le cas de nombreux artistes, rien de très étonnant à cela.

Après quelques secondes de silence gêné, peut-être en raison de l’alchimie qui semble quand même s’extraire d’une conversation passionnée, il ose : « J’ai vu dans tes œuvres la photo d’une grande demeure. C’est troublant parce que pour ma part, je peins très peu de maisons ou de bâtiments. Je préfère les paysages, la nature, l’envol des oiseaux. Mais chez moi, au dessus de la cheminée, j’ai accroché ma seule représentation de bâtisse. Elle est immense. Et j’en suis très fier. Et tu ne me croiras peut-être pas, mais c’est le portrait craché de ta photo. »
Elle reste silencieuse.

« J’ai peint cette maison un matin. J’ai rêvé toute la nuit. Pas un rêve avec un scénario précis, plutôt une succession d’images tu vois ? Des enfants dans un parc, des dames qui discutent sous un grand châtaigner, et cette immense maison rectangulaire dans le fond. Au réveil, j’étais en sueur. Sans même prendre un café, j’ai commencé à peindre. Je me suis dit que j’allais dessiner la scène, des enfants tout ça, et en fait, un seul élément appelait mes pinceaux : la maison. Pourtant je n’avais jamais vu cette bâtisse, ou du moins ne m’en souvenais pas. Je l’ai donc dessinée. En une fois. Et ce qui est fou c’est qu’il s’agit précisément de celle de ta photo. C’est troublant mais je suis convaincu que c’est la même maison. »

Il la regarde, attendant une réaction de sa part.

Les yeux dans le vide elle boit une toute petite gorgée de champagne et parle. A lui, ou à elle-même. Peu importe. Doucement.
« C’est le seul bâtiment que j’expose. Je préfère aussi écouter la nature. Les arbres surtout. C’est venu un jour. Je rangeais mon atelier. Je venais de finir un travail avec une école d’art et je n’avais rien de prévu pour les jours suivants. J’ai pris mon appareil préféré et suis partie sur les routes. Portée par une sensation, un besoin. Un sac de couchage, quelques petits effets. Je ne savais ni où j’allais ni pour combien de temps. Mais je ressentais la nécessité de trouver un lieu. Une maison. Pas la voir, mais la photographier. Comme si mon appareil devait la saisir puis me transmettre ce que je cherchais. Alors j’ai mitraillé. Des bâtisses par centaines. Grandes, petites, manoirs, châteaux, maisons bourgeoises, fermes… toutes les habitations qui semblaient me parler passaient au filtre de mon appareil. J’en ai vues tant et tant. Depuis Paris jusqu’en Sologne, je me laissais porter par les murmures des demeures que je rencontrais et par un appel lointain qui me guidait et m’attirait comme un chant de sirène. Puis, un matin, alors que je dormais sur la banquette arrière de ma voiture, bien planquée derrière l’entrée de champ, un bruit m’a réveillée subitement. Je ne sais pas ce que c’était, ni même s’il était réel ou imaginaire, mais je suis passée sur le siège avant, j’ai mis le contact, et suis partie sans même boire un verre d’eau. J’ai mécaniquement roulé une trentaine de minutes et me suis arrêtée devant une immense maison. Ou plutôt devant sa grille monumentale. Je suis restée prostrée quelques minutes, la fixant. Entre moi et elle, un parc laissé à l’abandon. Elle m’a reconnue. Enfin te voilà, semblait-elle me dire. J’ai pris mon appareil photo, j’ai regardé dans l’objectif. J’ai déclenché. Je transpirais comme jamais. L’image sur le papier photo du polaroid est apparu peu à peu. Comme un message d’abord susurré, puis de plus en plus net. Et enfin très clair. Elle m’avait appelée, j’étais là. C’était elle. J’étais venue pour ce moment. J’ai eu la sensation que tout mon travail d’artiste avait jusque-là consisté à préparer cet instant. Une sorte d’apothéose, de rencontre absolue avec moi-même. J’ai pleuré des heures durant. J’étais vide. Tout en moi était sur ce cliché. »

Elle s’arrête, les yeux embués, et fige son regard sur cette photo aujourd’hui exposée.

Lui aussi obnubilé par le même cadre, il poursuit « Quand j’ai peint cette maison, tu t’en doutes, j’ai extériorisé quelque chose de très profond. Alors j’ai fait des recherches, et j’ai fini par trouver. C’est là que j’ai passé mes toutes premières années. C’est un orphelinat. Et ta photo, c’est ce que j’ai peint. Même grille, même parc, même bâtisse rectangulaire. C’est ma plus belle peinture, simplement parce que c’est celle qui va chercher au plus profond de moi la plus grande de mes souffrances. En fait j’y ai été confié avec ma sœur jumelle bébé. J’ai peu de souvenir de cet endroit, juste quelques flashs, notamment les pleurs de notre séparation le jour de son adoption. Bref, je ne vais pas m’appesantir.,.  »

Elle le coupe, et annonce, d’une voix tremblante « Je suis une enfant de l’assistance. J’ai aussi fait mes recherches. Cette maison abritait l’institution qui nous a recueillis, mon frère jumeau et moi, à la mort accidentelle de nos parents. J’y ai vécu à peine deux ans et nous avons été séparés. ».

Alors, tous deux sentent leur cœur tambouriner. Les larmes envahissent les visages. C’est monté sans prévenir. Après quelques minutes de discussion enthousiaste et tremblante à la fois, de vérifications, de convergences des dates et moments de vie, l’évidence envahit les cœurs.

Elle plonge ses yeux dans ceux de ce visage maintenant si familier. Enfin dit-elle. Enfin te voilà.

Un silence troublé envahit la salle, les convives embarrassés se tournent vers ce couple enlacé. Ils ne saisissent pas tout de suite qu’ils assistent à des retrouvailles, celles d’un frère et d’une sœur. Jumeaux. Et artistes.

mars 11, 2018